Quel écrivain suisse peut-il se targuer de voir sa vie et son œuvre faire l'objet à Paris de deux publications la même année? Nul autre que Paul Nizon, établi depuis plus de vingt ans dans la Ville lumière. Le Monde le nomme «l'enchanteur», le «plus grand magicien actuel de la langue allemande», Le Canard enchaîné le range parmi les «très grands écrivains de cette fin de siècle». Lui se déclare tour à tour «métis ou apatride» et «écrivain parisien d'expression allemande et de passeport suisse», mais ne veut appartenir «qu'à la république Nizon». Et c'est de cette dernière qu'il est question dans les entretiens qu'il vient d'accorder à Philippe Derivière et dans l'essai que simultanément lui consacre ce critique.

De la vie de Nizon écrivain et de sa poétique, on sait déjà beaucoup. Il s'en est suggestivement expliqué dans Marcher à l'Ecriture, dans Mes Ateliers et dans L'Envers du manteau. Restent à préciser néanmoins bien des points de détail. Et il y a, alléchante chez un auteur qui pratique «l'autofiction», toute la part de l'anecdote qui, dans ces entretiens, se trouve considérablement enrichie.

Ce sont les dates principales de la biographie, la longue liste des différents ateliers parisiens, l'intérieur des lieux de travail et le rituel de la mise en train quotidienne, les manuscrits suspendus comme chez Hohl à une corde à lessive, le bilan de la journée. Ce sont des portraits des différentes épouses et des quatre enfants, et ceux de l'écrivain au cours des ans – sans omettre un cliché du chien. Ce sont, dans Paris, les photographies des lieux fréquentés par l'auteur et, pour élargir l'horizon, des scènes de films qu'il admire et a parfois commentés, les reproductions de tableaux qui lui sont chers et celles des couvertures de différentes éditions de ses livres. Et encore, placés en regard du texte, des extraits parfois surprenants d'auteurs dont il se sent proche ou qui éclairent son parcours, et des passages de ses propres textes, voire d'un inédit qui captive.

Il en résulte un ouvrage soigneusement édité et d'une conception originale, rehaussée par une iconographie séduisante et riche en surprises. On le feuillette avec plaisir, l'impression se dégage d'une vie singulière et attachante, dont on prend grand soin de peaufiner les images. Mais s'il y a de quoi fasciner les amateurs de biographies, il y a bien davantage que les éléments d'un curriculum vitae et l'accumulation de données objectives. A la fin du livre, des extraits de différentes critiques évoquent l'aura de l'œuvre. Et c'est elle avant tout qui se trouve éclairée au fil de questions judicieuses et de réponses toujours très finement nuancées.

Rares sont les écrivains qui, comme le fait ici Nizon, acceptent de s'exprimer dans le détail sur l'ensemble de leur œuvre et les étapes de son évolution. Pour chacune, il précise donc les circonstances et les choix, décrit la genèse et les modalités de l'écriture, donne sa vision du ou des personnages, la situe par rapport à des influences littéraires et des préoccupations existentielles. Et il s'étend longuement sur son rapport à l'écriture, le choix de ses matières, le bonheur de l'acte de création et la place de plus en plus grande que prend dans ses livres la réflexion sur son travail d'écrivain. Sa production étant relativement modeste, il se sent contraint de s'expliquer sur ce qu'il fait et de dire pourquoi «il a tant de mal à aboutir à un livre». Ainsi les ouvrages «autopoétiques» notamment, qui s'ajoutent aux romans, s'inscrivent tout naturellement dans le cours ininterrompu de l'ensemble de l'œuvre.

Il faut bien sûr, quand l'écrivain se fait son propre exégète, prendre ses distances. C'est le rôle du critique, et ce qu'on doit attendre de l'essai La Vie à l'œuvre de Philippe Derivière. Mais l'interprète colle trop à son sujet. En s'inspirant de la notion d'«autofiction», conçue comme «un laboratoire de formes nouvelles», et en s'attachant de près à l'existence et aux déclarations de l'auteur, il se focalise sur les aspects existentiels et sur le problème de l'écriture.

Si Nizon a trouvé un si large écho, ce n'est pas d'abord parce qu'il évoque les affres du poète. En s'attachant prioritairement à ce dernier thème, on réduit le rayonnement de l'écrivain. Car ce qui fait l'attrait et la saveur inimitable de son œuvre, c'est le chant à la gloire du moi et de la vie, de la ville au quotidien et de l'amour. C'est, empreinte d'ironie et d'humour, de plus en plus sereine et d'une attachante fraternité, la célébration jubilatoire des richesses et des plaisirs de l'être.

Paul Nizon

La République Nizon

Rencontre avec Philippe Derivière.

Les Flohic, 222 p.

Philippe Derivière

La Vie à l'œuvre

Un essai sur Paul Nizon.

Les Flohic, 102 p.

Paul Nizon est publié en français par Actes Sud qui a repris en 1997, dans un gros volume de sa collection de poche Thesaurus, tous ses titres hormis les deux parus depuis lors, «L'Envers du manteau» et «Chien».