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PORTUGAL

Livres. Pessoa: Le poète innombrable

Une pléiade d'auteurs aux identités complexes hante les deux mille pages des «Oeuvres poétiques» de Fernando Pessoa, l'écrivain le plus troublant du XXe siècle.

Fernando Pessoa

Oeuvres poétiques

Préface de Robert Bréchon

Edition établie par Patrick Quillier

Gallimard/Bibliothèque de la Pléiade, 2076 p.

«Je suis une anthologie», dit Pessoa dans un poème récemment retrouvé. Cet ouvrage encore à composer contiendrait les œuvres d'une bonne demi-douzaine d'écrivains et un nombre toujours croissant d'identités fragmentaires que les chercheurs exhument peu à peu d'une «malle pleine de gens», une masse d'inédits trouvés après sa mort en 1935. Fernando Pessoa est un des cas les plus étranges de la littérature. Sa biographie est désespérante. Mais ce terne employé dans des maisons d'import-export abritait sous ses apparences grises un univers d'une richesse qu'on n'a pas fini de découvrir. Il a très peu publié de son vivant, mais il a joué un rôle important au sein de l'avant-garde portugaise. Pourtant, dépressif, alcoolique, malade et fauché, il est mort dans une grande solitude.

Il était né quarante-sept ans plus tôt, en 1888, à Lisbonne dans une famille de la bourgeoisie. Il a perdu son père quand il avait 5 ans, son frère, quelques mois plus tard. En 1896, sa mère l'emmène en Afrique du Sud où elle va rejoindre son nouvel époux. L'anglais devient la langue «intellectuelle» du garçon. Il se met à écrire des poèmes sous le nom d'Alexander Search, un auteur qu'il crée à l'âge de 10 ans. A son retour à Lisbonne, en 1905, il fréquente distraitement la Faculté des lettres, publie dans quelques revues. Si sa santé physique est chancelante, la psychique l'est encore plus. Sa grand-mère est folle, et il craint de sombrer lui aussi. Il erre en nomade dans des chambres de location, vivant de petits emplois médiocres pour se garder le temps d'écrire. Une certitude se forge dans cet environnement glauque. «Je suis maintenant en pleine possession des lois fondamentales de l'art littéraire», écrit-il en 1911.

1914 est l'année décisive: le 29 janvier vers 11 heures du soir «naît dans son âme le docteur Ricardo Reis», un des principaux hétéronymes, ces créatures douées d'identités distinctes et de styles très différents qui sont le grand mystère de cette œuvre (lire ci-dessous). Le 8 mars, Pessoa a une sorte d'extase au cours de laquelle il dit avoir écrit les «trente et quelques poèmes» du Guardador de Rebanhos, ce Gardeur de troupeaux dont l'auteur surgit bientôt en lui sous les espèces d'Alberto Caeiro. Il le reconnaît comme son maître, et les autres hétéronymes partageront cette admiration. Une fin précoce, en 1915, le débarrasse pourtant de ce double inversé qui «met à plat le monde et la poésie». Peu avant sa mort, dans une lettre pleine d'auto-ironie adressée au critique Casais Monteiro, Pessoa s'expliquera sur la genèse des hétéronymes. Il remonte à l'enfance, avec la création du «Chevalier de pas, héros de mes six ans», chargé de combler le vide affectif dont il souffre. Son diagnostic est net: il se croit «hystéro-neurasthénique». On peut se demander, avec Antonio Tabucchi, fin connaisseur du poète, pourquoi, dans la masse des exégèses, il n'y a pas d'approche psychiatrique sérieuse de ce phénomène. On a évoqué un dédoublement de la personnalité lié à l'alchimie qui intéressait beaucoup Pessoa, mais cette hypothèse ne tient pas.

Et si tout ce système n'était qu'une mystification? L'idée a séduit l'auteur lui-même mais il a été dépassé par la puissance de ses «hôtes» qui ont vraiment développé des styles et des pensées autonomes. En 1973, Eduardo Lourenço a judicieusement déplacé le problème du niveau biographique au plan littéraire: ce sont les poèmes dans leur diversité qui ont suscité leurs auteurs fictifs. «Je ne change pas, je VOYAGE…», dit Pessoa. Et ce parcours le mène d'une identité à l'autre qui . parfois jusqu'à dialoguer. Ainsi, le plus tonitruant des hétéronymes, le futuriste Alvaro de Campos, «double extraverti» de Pessoa, n'hésite pas à polémiquer avec lui dans les revues et va jusqu'à se mêler des amours de ce dernier pour marquer sa désapprobation.

Pessoa et les femmes: voilà encore un chapitre déconcertant. On ne lui connaît qu'une seule liaison, vécue sur le mode de la frustration, avec Ophelia Queiroz, une secrétaire de 19 ans. La lettre de rupture qu'il lui envoie au bout de quelques mois est révélatrice: «Mon destin relève d'une autre loi, et il est de plus en plus soumis à des Maîtres qui ne consentent ni ne pardonnent.» Il reprendra pourtant contact épisodiquement avec la jeune femme, ravivant le fantasme d'une existence normale. Par ses atermoiements et ses esquives, la vie affective de Pessoa évoque celle de Kafka, qui, à l'autre extrémité de l'Europe, bouleversait lui aussi les codes esthétiques tout en menant une vie étranglée.

A vrai dire, cette vie tout entière est sous le signe du paradoxe, comme le signale Robert Bréchon dans son éclairante préface. Culturellement, Pessoa est profondément portugais, cultivant la saudade, cette nostalgie spécifique liée au sentiment de la perte, organiquement lié à Lisbonne qu'il ne quittera plus dès son retour d'Afrique. Mais c'est aussi un poète de langue anglaise, marqué par Shakespeare et par l'Américain Whitman. Il est l'Etranger absolu, selon la formule d'Eduardo Lourenço. Si l'inspiration d'Alberto Caeiro est païenne, Pessoa a des tendances mystiques et ésotériques. De son vivant, il n'a publié que des fragments tout en marquant de son empreinte l'avant-garde lisboète. L'éphémère revue Orpheu n'a eu que deux numéros mais leur importance est historique. A sa mort, la malle où il entassait ses manuscrits a révélé des milliers de pages d'écrits théoriques insoupçonnés qu'on n'a pas encore totalement mis à jour. Aujourd'hui, leur auteur est devenu une sorte de monument national. Le Livre de l'intranquillité de Bernardo Soares, le plus effacé de ses hétéronymes, n'a été publié qu'en 1982. Les réflexions de cet aide-comptable presque dépourvu d'existence propre sont devenues un maître livre pour des milliers de lecteurs.

Le monumental volume des Œuvres poétiques dans la Pléiade permet de saisir la complexité d'un univers mental fascinant, par le biais des cinq principaux avatars de Pessoa. L'immense appareil critique qui accompagne leurs écrits est un guide bienvenu dans cette forêt de signes.

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