Peter Szendy

Membres fantômes des corps musiciens

Minuit, 160 p.

A l'écoute de son corps. Musicologue dont les traités marivaudent en terres fictionnelles, Peter Szendy n'aime rien tant que ce «quelque chose qu'il y a en plus de la musique». Après un ouvrage consacré aux circonvolutions des conduits auditifs (Ecoute, une Histoire de nos oreilles, Minuit; lire le Samedi Culturel du 10 février 2001), l'auteur français s'attache aujourd'hui à la dissection d'appendices impalpables, ces «Membres fantômes des corps musiciens» que négligent d'ordinaire les traités musicaux.

Ou comment, au fil d'une chronologie érudite de la pratique instrumentale se dessine une histoire du corps en jeu, tel que le façonnent les préceptes interprétatifs du temps. Corps et musique: un thème immense qui, de l'aveu de l'auteur, est bien trop visité pour que l'on s'y aventure par la grande porte. A la dérobée, donc, Peter Szendy emprunte une voie personnelle pour aborder la question, livrant au lecteur un souvenir d'enfance à la première personne. Découverte de l'apprentissage du piano par lequel le narrateur comprend qu'il lui faut plier son corps aux besoins d'une partition, fondre son corps dans celui du professeur comme dans celui de l'instrument pour y ravir une nouvelle enveloppe, plus apte à rendre justice aux gestes fantômes du compositeur absent.

Abandon du corps qui nous est propre, adoption d'une prothèse fictive tenant lieu d'interface entre l'instrument et le corps, tout se noue dans ce mouvement simultané de possessions et de dépossessions que chaque période historique négocie à sa guise. Invisibles, absents des traités de pratique instrumentale, ces corps-là sont des corps fantômes, des corps de fiction. Ou, comme l'indique l'auteur, des «effictions», mêlant à la figure de rhétorique qui désigne la description anatomique (effictio) le caractère «fictif» et «efficace» de ce corps agissant.

Comme les corps, les mots chez Szendy se télescopent selon un principe de contractions qui le pousse à forcer l'«organologie», cette science des instruments, dans le giron de l'organique, liant de manière indissociable l'histoire du jeu instrumental à celle des corps fantômes qu'elle induit. Avec, au terme du parcours historique, l'idée que l'enseignement musical moderne tient de la normalisation du corps en imposant un doigté unique.

Entre-temps interviennent, tout au long du récit, quelques corps étrangers: celui de Thelonious Monk, par exemple, géant du jazz au jeu imprévisible qui paraît osciller entre la maîtrise absolue de son corps et la découverte hébétée d'un instrument-corps qui joue tout seul. Celui, également, de Glenn Gould, pianiste qui se rêve instrument («Glenn Steinway») dans une fiction de Thomas Bernhard. Celui, enfin, de Leon Theremin, inventeur d'un instrument qui porte son nom, dont le rayonnement électromagnétique permet d'en jouer sans même le toucher.

Tentée par la dématérialisation de l'instrument qui joue tout seul (l'autophone), l'histoire des corps musiciens trouve alors dans la télépathie un fantasme à l'attrait vivace. Du chef d'orchestre conduisant à distance un organisme démultiplié aux systèmes de transmission du son à distance, le jeu instrumental se fait le générateur d'un corps social, musique totale que tout le monde perçoit par les voix de l'éther.

Conseiller éditorial à l'Ircam pendant près de dix ans, chargé de programmes à la Cité de la musique de Paris et enseignant à Strasbourg, Peter Szendy a le goût du partage. La curiosité chevillée au corps, l'auteur articule ses «Membres fantômes» avec la générosité d'une découverte intime que l'on ne peut garder pour soi. Aux frontières de l'organologie et de la philosophie, le corpus érudit qu'il anime évite ainsi l'écueil de l'hermétisme par une écriture soucieuse de dialogue, la première personne de l'auteur répondant aux contradictions soulevées par un lecteur imaginaire et critique. Ultime création d'un corps fictif à travers l'écriture, rejoignant en lecture la fascinante compagnie des spectres musiciens que Szendy revitalise au gré de ses pages habitées.

Lire également «Je vous écris de France» en page 47.