Il arrive rarement que l'on traduise des essais littéraires. Quand on le fait, il y a de bonnes chances pour qu'on puisse y voir le signe d'une éminente qualité. Et tel est bien le cas pour la fascinante étude que Peter von Matt consacre aux Désastres familiaux dans la littérature, récemment parue à Paris en version française. Professeur à l'Université de Zurich et réputé bien au-delà de nos frontières pour ses ouvrages sur la trahison amoureuse (Liebesverrat, 1989), les splendeurs suspectes de la poésie et l'art de la lire (Die verdächtige Pracht, 1998), il s'exprime avec un enthousiasme et une précision rares.

Bien peu, parmi ses confrères, parviennent à montrer aussi éloquemment la complexité des phénomènes littéraires et la réalité de leurs enjeux. Dans les labyrinthes de l'art et de son histoire, c'est un exégète éclectique, qui engage sur des voies inattendues et ouvre des horizons vastes.

Pour esquisser à travers les âges, de Sophocle à Elfriede Jelinek et jusqu'à Jane Smiley, l'histoire des Fils dévoyés et des Filles fourvoyées, Peter von Matt illustre son analyse par la présentation finement circonstanciée d'un choix contrasté de grandes œuvres. Doublant son propos d'une belle leçon de pédagogie, il prend soin de rendre à chaque instant attentif aux fondements théoriques sur lesquels s'appuie son travail d'interprète.

Et il réussit la gageure de surprendre et de captiver d'emblée en se référant au début de son livre à un souvenir de jeunesse personnel, ancré en lui comme l'une de ces «images magiques» qui à ses yeux sont la «condition préalable de toute poésie». Elle évoque, dans quatre vers tirés d'un recueil pour enfants en dialecte alémanique, le destin d'Absalom, le fils du roi, suspendu à son arbre, à qui «S'il avait obéi à père et mère/ Cela ne serait pas arrivé!».

C'est donc de l'impitoyable loi des pères, ces «hommes de fer» non exempts parfois d'étranges faiblesses, de l'autorité qu'ils exercent avec le concours de mères complices ou soumises, et de la révolte des descendants qui, soudain, aux plans du travail, de l'amour et de la pensée, revendiquent leur autonomie, que traite le critique, en présentant les uns et les autres selon les schémas parfois discutables mais toujours éloquents d'une provocante typologie. Et en prenant grand soin de définir le «pacte moral» qui dans tout livre lie le lecteur, entendez: la relation aux normes que fait apparaître sa lecture, ce qu'il tient lui-même pour juste dans le plaisir du texte, son adhésion ou son refus, et aussi sa capacité de lire ironiquement, d'une façon ambiguë qui «frôle la perversité», pour «extraire le miel» d'aventures problématiques, celles de Winnetou par exemple, avec leurs modèles de comportement et d'argumentation préfascistes, en «croyant malgré tout ne s'accorder aucune licence morale».

Dans l'éventail des œuvres convoquées pour montrer par quels déroulements s'établissent dans le texte les sacro-saintes normes, jusqu'à refléter dans ses microstructures les régimes et les idéologies, et comment à l'intérieur du sens apparemment donné se développe dans une forme littéraire la subversion latente de la contre-loi, quelques grands classiques figurent des déposants attendus: Antigone, Les Brigands, Le Prince de Hombourg ou Le Roi Lear, «le plus formidable monument artistique entrant dans le domaine de cette étude».

Et se présentent bien sûr les protagonistes du Verdict, de L'Amérique et de La Métamorphose. Mais survient aussi, aux côtés de Tite-Live et de Helmbrecht, un lot de témoins plus surprenants: la Médée de Keller et celle d'Elfriede Jelinek, Defoe et Balzac, Pound et Chandler, et jusqu'à Jane Smiley et Bernard-Marie Koltès. Et cela dans une mise en perspective vertigineuse, à la lumière de grands peintres et d'éminents philosophes et psychanalystes, mythologues et sociologues de ce siècle.

Le survol et le pouvoir de synthèse impressionnent. Et l'on peut admirer la subtile vigilance de l'interprète et les risques que parfois il n'hésite pas à encourir. Quand il décrypte la dialectique insidieuse qu'en réponse à La Décision de Brecht et aux instances du Parti, Heiner Muller met en scène dans Mauser. Quand pas à pas il développe l'hypothèse que Le Verdict peut-être ne s'achève pas sur un suicide. Ou lorsqu'il analyse l'éblouissant tapis linguistique tissé par Elfriede Jelinek dans Lust, ce «livre violemment insupportable», pour démasquer la nature d'un monde désespérant où dans un mouvement sans fin, les mécanismes du pouvoir se concrétisent dans les pratiques d'une libido stupide, et où «le membre viril fonctionne comme métronome de la civilisation moderne».

Il est bien rare que l'érudition vienne à s'exprimer de façon aussi stimulante. Présentés avec tant de clarté et d'élan, la généalogie de la morale chez les Anciens et les Modernes et les aléas de la construction des sexes ont de quoi passionner. Parce que dans ses vues, Peter von Matt n'hésite pas à faire preuve de hardiesse et que, de Che Guevara à King Kong et au granny-dumping, il s'ouvre largement aux événements de son époque. Et parce qu'aux richesses qu'il fait découvrir et partager en commentant ses lectures s'ajoute le plaisir que l'on prend à la vivacité communicative de sa propre écriture.

Peter von Matt, Fils dévoyés, filles fourvoyées

Les désastres familiaux dans la littérature

Trad. de Nicole Casanova

Maison des sciences de l'homme, 446 p.