Russell Banks

L'Ange sur le toit

Trad. de Pierre Furlan

Actes Sud, 210 p.

Pourfendeur de nuages

Trad. de Pierre Furlan

Actes Sud Babel, 572 p.

Russell Banks est le nouveau président du Parlement international des écrivains. Après Salman Rushdie et Wole Soyinka, il prend les commandes de ce très remuant escadron d'intellectuels qui, depuis 1994, se battent pour protéger les créateurs persécutés, menacés ou censurés. Ses projets? Etendre aux Etats-Unis et au Canada le réseau des villes refuges qui accueillent les auteurs exilés. Et leur offrir une tribune, en ouvrant un site Internet qui leur permettra de diffuser leurs textes.

Mais Russell Banks entend aussi réfléchir sur les nouveaux périls qui menacent les écrivains occidentaux, lesquels sont de plus en plus soumis à la tyrannie sournoise des grands trusts éditoriaux. «Nous devons riposter, explique-t-il, à la pression économique des multinationales, ces groupes industriels qui contrôlent l'édition et la circulation de l'information. Face à ces empires, il faut peut-être imaginer des samizdats dans lesquels les écrivains puissent écrire et mettre à la disposition du public des choses qui ne soient pas forcément populaires.»

David contre Goliath… En attendant de fourbir ses armes, Banks publie neuf nouvelles subtiles réunies dans L'Ange sur le toit (The Angel on the Roof). Autant de variations sur le même thème: cette «fêlure» dont parle Fitzgerald, ces blessures parfois invisibles qui ne causent pas forcément de grands drames mais qui font tout de même de sacrés dégâts, irréparables. Tout est donc une question de murmures, de secrets chuchotés, de naufrages orchestrés mezza voce, de tragédies éludées d'un revers de main.

Embarqué dans une histoire d'amour à retardement, un homme mesure soudain toute l'absurdité de son passé. Un autre croit réinventer sa vie mais un banal incident – un accrochage en voiture – brise sa carapace et le fait plonger. Une fille décide de rompre avec son père, brutalement, parce que trop de malentendus se sont accumulés. Une jeune femme, jadis frappée par la foudre, n'arrive plus à recoller les morceaux et finit par tuer son patron, pour une peccadille. Un pharmacien se retrouve auprès de sa vieille mère et, tout d'un coup, le passé remonte à la surface, avec sa chape de mutisme et de mensonge. Un type accablé abat sa vache bêtement, sans raison apparente. Chaque fois, les mêmes crashs silencieux, imprévus et pourtant terriblement prévisibles, dans une Amérique ordinaire qui agonise à petit feu, entre motel et mobile home.

C'est dans la forme courte que Banks réussit le mieux. Ses romans sont parfois décevants mais on peut lire sans ennui Pourfendeur de nuages (Cloudsplitter) qui ressort dans la collection Babel. Personnage principal: John Brown, pionnier de la lutte abolitionniste qui fut exécuté en 1859 après une longue croisade contre l'esclavage. Un saint? La légende l'affirme. Mais à écouter Banks, qui scalpe bien des clichés dans ce roman historique mâtiné de western, on verra que son héros fut aussi un fanatique redoutable qui brandissait le colt et la Bible afin que triomphent ses idées.

L'auteur de Beaux Lendemains donne la parole à son troisième fils, Owen. Lequel nous adresse une très longue missive où sont consignées, par le menu, les cinquante-neuf années de la vie de John Brown, son ambition démesurée, sa peur névrotique de la pauvreté, sa passion pour les Evangiles, son effrayant puritanisme, son inlassable combat pour que les Noirs soient délivrés de leur enfer. Ces Noirs qu'il défend comme un forcené, qu'il fait passer clandestinement au Canada, et pour lesquels il se transformera en terroriste aveugle. Jusqu'au fameux massacre de Harpers Ferry, en Virginie, juste avant la guerre de Sécession. De cet homme complexe dont la mémoire a servi d'étendard aussi bien à la gauche qu'à la droite américaines, Russell Banks brosse un portrait nuancé au fil d'un roman-fleuve trop tumultueux. Qui aurait gagné à être un peu mieux endigué.