MUSIQUE

Livres: Pierre Albert Castanet: Tout est Bruit pour qui a peur

Compositeur, professeur d'université, ce musicologue se penche sur l'irruption du son sale dans les musiques savante et populaire et y perçoit l'écho des revendications sociales et culturelles.

Un archet qui dérape savamment sur un violon, un marteau frappant un imposant fût de métal, la voix en rupture d'une cantatrice, le souffle bourdonnant d'un synthétiseur: tout est bruit, tout et son contraire. Le siècle passé a vu l'explosion des barrières musicales. Cet éclatement a touché non seulement les divers genres musicaux, aboutissant à la fin des années 90 au règne du collage, mais aussi la conception même de la musique. Jusqu'alors, la musique se devait de flatter l'oreille. Dans le sillage du sérialisme, le son s'est libéré du carcan de l'harmonie, de la tyrannie de la mélodie. Le bruit, vibration jugée indomptable, est entré dans l'espace musical, inspirant de multiples créateurs, de Pierre Schaeffer à John Cage, de Varèse à Boulez, de Suicide à Merzbow.

Plus qu'une simple pulsation ou qu'un éclat sonore, le bruit a été le cri d'une révolte sociale et culturelle, faisant parfois fi des vocabulaires, croisant les modes d'expression savant et populaire. C'est cette dimension révolutionnaire du son sale que Pierre Albert Castanet analyse dans son ouvrage, ironiquement intitulé Tout est Bruit pour qui a peur.

Professeur à l'Université de Rouen, enseignant au Conservatoire de musique de Paris, instrumentiste, compositeur, ce musicologue de renom compte parmi les meilleurs spécialistes de l'histoire de la musique du XXe siècle. Mais l'homme n'est pas un théoricien pur, il a accumulé les expériences contrastées. Par le passé, il a dirigé tant un big band de jazz que le Nouvel Ensemble contemporain. Avec toujours ce souci d'expliquer, de vulgariser des musiques réputées difficiles.

Dans Tout est Bruit pour qui a peur, guide de la modernité sonore, Pierre Albert Castanet suit le fil d'une révolution avortée. Celle, double, d'une musique expérimentale aujourd'hui inconnue, décriée, et d'un discours social inabouti. Selon l'auteur, l'ère de la musique digitale et neutre a banni le son sale. Voici venu l'ère du repiquage. Pour combien de temps?

Le Temps: – Qu'est-ce qui a motivé l'écriture de cet ouvrage?

P. A. Castanet: – Je voulais établir une sorte de bilan de la modernité du XXe siècle. Pour ce faire, il me paraissait naturel d'explorer son symbole même, à savoir le bruit. Etant moi-même dans la quarantaine, il m'a paru évident que la musicologie devait abattre des frontières. D'où ma volonté de parler à la fois des musiques savante et populaire. Rapidement, je me suis aperçu que le bruit pouvait être traité en tant que tel, sur le plan purement acoustique ou physiologique, mais j'ai préféré aborder les diverses métaphores de la notion de bruit dans l'ordre d'une histoire sociale de la musique.

– La notion de bruit n'est-elle pas associée avec le concept de fin de siècle?

– Oui et non. Il est vrai que des futuristes italiens et de leurs étranges machines aux apôtres de la noisy pop, il y a une certaine logique. On aboutit progressivement à un genre qui ne s'intéresse qu'au bruit. Un concept étonnant s'agissant d'une musique pop, donc populaire. Mais par ailleurs, on a noté à la fin de ce XXe siècle un virage. Après avoir touché les différents arts (architecture, arts plastiques et littérature), le vent de la postmodernité a soufflé sur le monde de la musique, inspirant des œuvres étranges qui se rattachent directement à d'anciennes valeurs et racines, allant jusqu'au gothique avec des compositeurs comme Arvo Pärt. Une musique souvent faussement religieuse, jouant sur une certaine ritualité.

– Quels sont les éléments fondateurs du bruit?

– Avant tout, une perturbation de la norme. C'est donc une notion très mouvante. Le bruit peut être un intervalle dissonant dans un choral de Bach comme un moteur d'hélicoptère dans un quatuor de Stockhausen. Cette définition a directement affecté la conception même de la musique. On est loin de l'idée du XIXe siècle qui voulait que la musique soit l'art des sons agréables à l'oreille.

– Durant ces dernières décennies, de nombreux rapprochements se sont faits entre musique savante et populaire, des travaux d'expérimentation explorant parfois les frontières du bruit. Comment jugez-vous ces tentatives?

– Très souvent, il s'agit d'hommages non pas purs, mais transcendés, complexifiés afin de garder une certaine face savante. Un peu comme Stravinski qui intègre des éléments de jazz ou de tango dans certaines de ses compositions. Les deux modes d'expression artistique étant très différents, les interférences restent très superficielles. Il s'agit plus de citations, de colorations.

– Dans votre ouvrage, vous liez volontiers le bruit à la révolution, vous l'analysez comme un immense cri de contestation. Rétrospectivement, on serait tenté de conclure à un échec du bruit en tant que force en mouvement…

– C'est un échec dans le sens où le bruit en tant que tel n'a pas été entendu. L'ère du zapping, de la consommation rapide à tout prix, a abouti à l'échec de cette révolution. On n'a absolument pas favorisé la compréhension de cette notion de modernité. Les écoles de musique, les conservatoires n'ont pas joué leur rôle. Aujourd'hui encore, dans bon nombre d'établissements culturels, on s'arrête à Stravinski et Bartók. Ou alors, croyant être à la page, on joue cette musique postmoderne, qui ne dérange absolument personne. Ce n'est qu'une pirouette.

– Est-ce selon vous le reflet d'une volonté politique?

– Traditionnellement, historiquement, on sait bien que les sensibilités de droite sont plus conservatrices et réactionnaires. Mais je ne veux pas trop m'avancer dans cette voie. Je pense que cet échec du bruit est dû au fait que notre société s'intéresse beaucoup plus à l'image qu'au son. Il suffit de visiter des écoles de beaux-arts pour s'en convaincre. On y enseigne aussi bien la bande dessinée que l'art abstrait. Allez dans un conservatoire! Vous n'entendrez pas parler d'art populaire sonore ou de compositeurs d'après les années 50.

– L'insuccès des compositeurs contemporains est souvent expliqué par la trop grande aridité de leur musique, leur manque de générosité. Qu'en pensez-vous?

– Ce manque de générosité caractérise selon moi beaucoup moins l'esthétique des musiques que les instances de diffusion. C'est pourtant leur rôle que de donner accès à la culture, à la connaissance. Ce qu'ont bien compris de nombreux musées et directeurs de collection. Où donc peut-on aujourd'hui entendre les compositeurs du XXe siècle? Pas à la télévision, très peu sur les ondes ou alors s'agit-il d'un court intermède coincé entre deux émissions. Je suis frappé de constater que l'art visuel contemporain est présent partout dans la rue, dans les lieux publics. Les gens y ont accès alors que la musique d'aujourd'hui reste tue.

Pierre Albert Castanet, Tout est Bruit pour qui a peur. Ed. Michel de Maule, 470 p.

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