Bruno Vercier

Pierre Loti, Portraits

ST Les fantaisies changeantes

Plume, 160 p.

Collectif

Rimbaud au Harar

Fayard, 320 p.

Longtemps voué aux oubliettes de l'histoire littéraire en compagnie de Maurice Barrès et d'Anatole France, Pierre Loti (1850-1923) revient moins par ses livres – même si Roland Barthes l'a relancé en commentant son roman Aziyadé – qu'à travers sa maison de Rochefort, devenue un musée très visité, et surtout sa propre image: hormis Hugo, aucun écrivain du XIXe siècle n'a été autant photographié et n'a si bien veillé à la diffusion de ses portraits. Né Julien Viaud, ce troisième enfant tardif et choyé d'une famille protestante fait dans la marine une longue carrière sans éclat, parcourant toutes les mers et découvrant l'Afrique du Nord, l'Amérique du Sud, l'île de Pâques et Tahiti, le Sénégal, la Turquie, le Tonkin, le Japon, la Chine et l'Egypte.

Nom d'une fleur en maori, le pseudonyme de Loti symbolise à merveille les voiles dont s'entoure cet homme à jamais nostalgique de son enfance, qui se farde pour ne pas vieillir, se déguise pour multiplier son image et conjure le temps en reconstituant les décors de ses voyages dans sa maison natale, qu'il ne cesse d'agrandir et de transformer: mosquée, salon turc, chambre arabe, etc. On ignore ce qu'en pensait Mme Julien Viaud, née Blanche Franc de Ferrière (qui avait dû supporter l'installation à Rochefort de la maîtresse de son mari), mais on sait qu'elle déserta le domicile conjugal lorsque leur fils unique Samuel eut 20 ans.

Editeur du journal intime de l'écrivain et de plusieurs titres en poche (Mon Frère Yves dans la coll. Folio ou Madame Chrysanthème en GF-Flammarion), Bruno Vercier était bien placé pour choisir et commenter l'étonnante galerie de portraits qui témoigne, chez son modèle, d'une interrogation incessante et d'une nostalgie incurable. Vers 1906, le capitaine de frégate Viaud cultive sa différence en choisissant pour sa carte d'identité une photo ancienne de jeune dandy en civil, même s'il éprouve une vraie passion pour l'uniforme – ce que démontre toute une série de clichés en tenue, avec ou sans casquette, gants, épée et décorations. A la même époque, Loti coiffe le fez turc pour mieux se fondre dans la foule de Stamboul, comme il a jadis adopté une tenue de spahi au Sénégal, le costume albanais à Salonique, le burnous en Palestine, une somptueuse robe asiatique à Pékin ou le chapeau rond breton et le béret basque en France.

Non moins surprenantes sont les photographies où il exhibe complaisamment son corps nu: de petite taille, cet adepte de la culture physique sous toutes ses formes, à la fois athlète, acrobate, cycliste, joueur de pelote et cavalier n'a cessé de vouloir rester jeune. Et aussi de se rêver autre, grâce aux masques de fantaisie qu'il emprunte lors de bals costumés, de fêtes et de soirées musicales. Ce goût de l'exotisme et du décorum fait s'interroger sur le secret de la personnalité d'un être en perpétuel exil de lui-même, pour qui la seule réalité semblait appartenir au rêve ou au souvenir.

Rimbaud: rien de Loti!

Quant à l'album Rimbaud au Harar, il s'agit du pendant de l'enquête rimbaldienne menée à Aden par Jean-Hugues Berrou, Jean-Jacques Lefrère et Pierre Leroy (lire le SC du 14 juillet 2001). Ce voyage dans le temps et dans l'espace propose d'abord des images anciennes de paysages et de la vie quotidienne des indigènes, empruntées à divers fonds d'archives dont celui du Musée ethnographique de Zurich. Elles s'ajoutent à quelques photographies prises par le poète en Abyssinie en 1883: le meilleur de ses trois autoportraits le montre debout sur fond de bananiers, aux antipodes des poses étudiées de son quasi-contemporain Loti, avec son sobre costume clair et ses cheveux ras, les bras croisés et l'air buté d'un adolescent de 29 ans. La seconde partie du livre offre un reportage en images, réalisé fin 2001 et inspiré du désir d'ailleurs qui a poussé Rimbaud à Djibouti, Addis-Abeba ou Harar. En annexe, les auteurs démontrent aisément que la «maison Rimbaud» de Harar, récemment restaurée à grands frais, est aussi fausse que celle d'Aden!