RUSSIE

Livres: Piotr Alechkovski: Le Putois

Portrait d'un félin des faubourgs, «Le Putois» est un conte brutal et actuel sur fond de désarroi et de débrouillardise.

Piotr Alechkovski est un grand chasseur devant l'Eternel, il a roulé sa bosse dans toutes les régions de la Russie du Nord, et dans tous les métiers. Il a restauré des icônes dans les églises du nord, et les vieilles planches ressuscitées ont imprimé à son âme de trappeur une mystique robuste et paradoxale. Il appartient à une nouvelle génération d'écrivains venus après le réalisme socialiste, et qui n'ont plus rien à voir avec l'alternative littérature officielle ou dissidente.

Ses héros sont ailleurs, dans le désarroi d'aujourd'hui, mais aussi dans la liberté d'aujourd'hui, occupés à survivre dans le ventre de la baleine russe, comme Jonas le prophète. Et cette baleine russe (le monde est bâti sur trois baleines, disent les contes), c'est la vie brutale et cafardeuse, ce sont les faubourgs de la bourgade de Stargorod, les bandes de petits caïds; c'est Zoé sa mère, une traînée généreuse qui finit par avoir peur de lui quand il tue un de ses amants de passage; c'est la grand-mère pieuse qui l'emmène à l'église; c'est le restaurateur d'icônes Sergueï qui ressuscite l'immense icône du Jugement dernier, où un serpent annelé et terrifique enserre la Russie pécheresse sur fond de bleu mystique; ce sont les forêts encore presque vierges, les cabanes de trappeurs, les luttes avec des élans gigantesques qui peuvent étripailler un homme et son chien…

Daniil est surnommé le Putois parce qu'il sait, comme cet animal, guetter longuement, et brusquement mordre sa victime. Il épie, il prend en filature ses victimes, l'ex de sa mère qu'il dévalise, ou de petits caïds qu'il précipite du haut d'un toit. Mais le Putois est parfois pleurnichard aussi, comme le colosse Russie. Il a des crises d'épilepsie où il voit la mer-océan se jeter sur lui comme un fauve, il lévite sur la pierre sacrée du marais de Stargorod que les dévotes de la ville vont adorer païennement à la minuit. Il est plus animal qu'homme, mais il se fait aussi attirer par le bon Père Innokenti, un compagnon de forêt, avec qui il va prêcher au hameau voisin sur le lac jusqu'au jour où Innokenti disparaît, comme un mirage paludéen.

Est-ce une fable que Le Putois (Zizneopisanie Xor'ka), la chronique de ce petit sauvageon brutal et sensible, assassin et mystique, Robinson des forêts russes qui s'enfuit peureusement le jour où un moine lui ébouriffe les cheveux un peu trop affectueusement? Le Putois n'aime pas s'exprimer, il accumule, il bande son énergie de félin des faubourgs. Comme un animal marque son territoire, ce petit félin humain, muet et mystique, marque de sa rapacité son territoire à lui, une Russie immense, voluptueusement peccamineuse, et qu'il scarifie de ses meurtres et rapines. Le Putois et le cosmos russe sont en symbiose cachée, la Russie est sa peau. Un livre étonnant, beau et sauvage. Une géhenne postmoderne, et très russe.

Georges Nivat

Piotr Alechkovski, Le Putois. Trad. de Christophe Glogowski, Fayard, 282 p.

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