Le plagiat? Une simple «copie» pour Le Petit Larousse, un «vol littéraire» pour Le Petit Robert, plus sensible à l'aspect répréhensible de cet emprunt. Dans la presse et devant les tribunaux français, les affaires de plagiat se sont multipliées ces dernières années, mettant – à tort ou à raison – des auteurs connus sur la sellette: Jacques Attali, Paul Guth, Henri Troyat, Régine Deforges, Françoise Sagan, Calixthe Belaya, Marc Lambron, Jean Vautrin ou Marie Darrieussecq… Docteur ès lettres et enseignante à l'Université de Tours, Hélène Maurel-Indart a rassemblé sur ce dossier complexe une mine d'informations: classiquement intitulé Du Plagiat, son essai joue cartes sur table en citant toutes ses sources, à commencer par le Dictionnaire des plagiaires de Roland de Chaudenay (Perrin, 1990), qui se présentait avec humour comme un catalogue des «pilleurs occasionnels ou systématiques, des copieurs sournois, des compilateurs laborieux, des imitateurs sans vergogne, des vaniteux de la plume»…

Lamartine aussi

De qui est le fameux hémistiche «Ô temps, suspends ton vol»? Pas de Lamartine, mais d'un certain Antoine-Léonard Thomas, à qui l'auteur du Lac l'a emprunté pour en faire, il est vrai, un meilleur usage. Tous plagiaires, pourrait-on dire des écrivains jusqu'au XVIIIe siècle, où naît la notion d'auteur en tant qu'individu, tandis que le principe de la propriété littéraire est établi par la Convention. Hélène Maurel-Indart a beau jeu de démontrer, dans un premier chapitre historique, que chez les plus grands, sauf exception (Hugo en serait une), l'écriture se nourrit d'emprunts. Tout commencera à changer au XIXe siècle, avec la dimension économique et commerciale prise par la production éditoriale.

Paradoxalement, c'est cette évolution même, encore accélérée au début de notre siècle avec les prix littéraires et la médiatisation du marché du livre, qui va ouvrir de nouvelles voies au plagiat – comme pour illustrer a posteriori cette remarque désabusée de Chamfort selon laquelle «la plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec des livres lus de la veille». Pour qui veut aujourd'hui vivre de sa plume, il s'agit en effet d'écrire vite des livres rentables pour un public ciblé. D'où le recours de certains à des documentalistes, qui leur fournissent les informations de base pour rédiger biographies, documents ou essais. Tous genres, écrit Hélène Maurel-Indart, «où les idées, juridiquement non protégées, représentent la matière principale de l'ouvrage, contrairement aux ouvrages purement littéraires qui se distinguent principalement par leurs qualités de mise en forme et de style».

Pratiquée par beaucoup de personnalités à l'emploi du temps chargé, comme Paul-Loup Sulitzer (dont l'équipe de 37 «conseillers» rivalise avec les 75 nègres connus de Dumas, le plus fameux de tous les plagiaires), la sous-traitance d'un livre n'est pas sans risques pour son signataire, souligne l'essayiste en rappelant les poursuites engagées contre Michel de Grèce, Thierry Ardissson ou Mgr Gaillot: «La pratique de l'écriture par un tiers conduit droit au plagiat, car comment être sûr des méthodes de travail et des matériaux utilisés par un autre, alors qu'on est censé exécuter soi-même l'ouvrage?»

Plagiaire récidiviste

D'aucuns pourtant semblent s'en soucier comme d'une guigne: ainsi la romancière Calixthe Belaya, plagiaire récidiviste (mais distinguée par l'Académie française) ou Jacques Attali, éminent spécialiste de la citation sans guillemets. Est-ce à dire que leur succès et leurs gains contrebalancent ce qu'une telle accusation peut avoir d'infamant? André Schwarz-Bart, Goncourt 1959 pour son premier roman Le Dernier des Justes, a mis un terme à sa carrière d'écrivain après avoir été incriminé à tort. Que l'enjeu du plagiat soit avant tout financier est avéré par la multiplication des dénonciations touchant des best-sellers ou des ouvrages couronnés par des prix, comme si les plaignants entendaient toucher leur part du gâteau. «Après chaque Goncourt, c'est la même chose», écrit Le Canard enchaîné, pourtant peu tendre à l'endroit des pilleurs, lors du procès intenté à Vautrin, «il y a toujours un auteur, généralement plus paranoïaque que talentueux, qui hurle au plagiat.»

Deux chapitres de cette étude à la fois littéraire et juridique portent sur le plagiat vu par les écrivains eux-mêmes, souvent de façon passionnelle, et sur le plagiaire comme personnage de roman: de Borges à une nouvelle policière de Pronzini, il n'y manque guère que la machination imaginée par l'historien suisse Jean-Jacques Fiechter dans Tiré à part (Denoël, 1993). Car dans cette histoire de crime parfait portée à l'écran par Bernard Rapp, l'arme de la vengeance est un livre soigneusement démarqué: «Ce n'était pas la peine de modifier le décor; je gardai donc Alexandrie, rutilante de lumières et de vie. Je changeai seulement l'époque, situant l'action dans l'Egypte des années 20 à la place des années 40. J'éliminai quelques mots trop modernes qui cadraient mal avec la première après-guerre. Pour le reste, je gardai les patronymes des héros, et ne changeai pas un iota à leur psychologie.»

Les «cas» Deforges et Vautrin

Après un examen du droit d'auteur français, Hélène Maurel-Indart en vient à l'étude détaillée de deux cas exemplaires où les plaignants ont été déboutés face à des écrivains à succès: Régine Deforges et Jean Vautrin. Les héritiers de Margaret Mitchell accusaient la première d'avoir simplement décalqué Autant en emporte le Vent en se contentant de l'actualiser dans sa Bicyclette bleue, tandis que Patrick Griolet attaquait le second pour avoir pillé deux de ses ouvrages sur la Louisiane et le parler cajun dans Un Grand Pas vers le Bon Dieu. Dans la première affaire, les arguments utilisés par les juges en première instance puis en appel témoignaient de conceptions du droit trop divergentes pour qu'on ne s'interroge pas; dans la seconde, les discours étaient de nature si différente que le seul point de vue juridique soutenu paraît insuffisant.

Pour une typologie

de l'emprunt

L'auteur de cet essai très argumenté conclut en suggérant de nommer auprès des tribunaux des experts en matière d'analyse littéraire, qui assisteraient juges et avocats. Et elle assortit cette proposition d'une typologie de l'emprunt, fondée sur quatre critères, d'où il ressort que sa forme «la plus répréhensible au regard de la loi, et la moins créative sur le plan littéraire, est l'emprunt total, direct, volontaire et caché». De quoi réhabiliter définitivement, en ces temps de sampling, l'originalité comme expression unique d'une pensée.

Hélène Maurel-Indart, Du Plagiat, PUF, coll. Perspectives critiques, 234 p.