James Grady

La Ville des ombres

Trad. de Jean Esch

Rivages/ Thriller, 480 p.

Thriller politique sur les années Nixon et le scandale du Watergate, La Ville des ombres est un roman historique comme on aimerait en lire plus souvent. Puissant et grave, dense et touffu, habité de vrais personnages qui se débattent face à des forces qui les dépassent.

Il y a Quinn, jeune flic infiltré dans les milieux gauchistes, obsédé par un meurtre mafieux dont sont complices des collègues ripoux. Il y a Holloway, ancien Marine hanté par ses souvenirs du Vietnam, chargé d'espionner la Maison-Blanche pour le compte du Pentagone. Et il y a Conner, collaborateur du Sénat, un idéaliste en lutte contre un président paranoïaque et alcoolique. Trois grains de sable trop humains dans la mécanique funèbre de

Washington entre 1968 et 1974, pris au piège des complots des grandes agences – le FBI, la CIA – qui intriguent chacune pour son compte.

Ex-collaborateur d'un sénateur, Grady connaît de l'intérieur le pouvoir américain. Jugeant que «l'histoire officielle est la pire des fictions», il donne ici une interprétation romanesque aussi plausible qu'implacable des sordides réalités d'un monde sans scrupule. Admirable et dérangeant.

Andrea H. Japp

Le Denier de chair

Flammarion Noir, 324 p.

A Boston la raffinée surviennent trois meurtres brutaux. Une brillante biologiste défenestrée de son laboratoire et deux hommes, l'un homo, l'autre hétéro, qui venaient de trouver l'amour fou. Rien, apparemment, ne relie ces crimes bizarres.

Grande dame du polar français, Andrea Japp maîtrise parfaitement l'art de distiller indices et fausses pistes tout en laissant une large place aux émotions de ses personnages, flics ou suspects, souvent solitaires, repliés sur de profondes blessures. Son écriture est charnelle, empreinte d'une sorte de noirceur universelle, d'un sens intime du malheur humain qui frappe indifféremment meurtriers et justiciers. Une forme de compassion dont fait notamment preuve ici l'inspecteur du FBI John King, ancien prêtre qui apparaît comme une figure du destin.

Charnel, ce roman bouleversant l'est aussi par ce qu'il dénonce: le trafic d'organes. Un commerce cynique entre ceux qui ont les moyens de s'offrir un bout de viande salvateur et ceux dont le corps est en fait le seul gagne-pain. Crime parfait, crime impuni, comme toutes les tragi-comédies de l'inégalité qui nous tiennent lieu de contrat (a) social.