Jesús Moncada

Frémissante Mémoire

Trad. de Mathilde Benssoussan

Gallimard, 300 p.

Pour aller à Mequinenza (Catalogne), il faut le vouloir, tant la ville est hors des circuits touristiques, au confluent du Sègre et de l'Ebre, à mi-chemin entre Lleida et Calpe. Du reste, il n'y a rien à voir: un barrage a noyé l'ancienne cité industrieuse. Dans Les Bateliers de l'Ebre (1992), le Catalan Jesús Moncada brossait une large fresque de la vie du bourg au XIXe siècle. Dans Frémissante Mémoire (Estremida Memòria, 1997), il ressuscite d'autres fantômes de sa ville natale – une cinquantaine, représentatifs de tous les milieux sociaux –, avec un art consommé qui fait souvent penser à Balzac. Mais un Balzac qui connaîtrait le Nouveau Roman, puisqu'il confie à un tiers (réel ou fictif, c'est indécidable) de longues interventions pour ajouter des précisions, nuancer ou critiquer tel point.

Tout le roman s'organise, ou plutôt irradie, autour de deux dates fatidiques: la nuit du 27 août 1877 et celle du 25 novembre 1877. Ce 27 août, entre chien et loup, le convoi du receveur des contributions, avec ses deux mulets chargés d'espèces, tombe dans une embuscade. Le receveur et le muletier sont massacrés ainsi qu'un des deux gardes civils. L'autre survit par miracle. L'argent est envolé. Qui a fait le coup? Les coupables sont vite arrêtés: des gagne-petit, un garde forestier, un forgeron, un employé de mairie manchot. Genís le fort-en-gueule, que l'on tient pour l'organisateur, sera criblé de balles par son escorte au cours d'un transfert: «tentative d'évasion»… Le 25 novembre 1877, à l'aube, douze balles règlent le sort des autres – condamnés d'avance par l'opinion des notables du Cercle et par un tribunal d'imbéciles galonnés, puisqu'il y a eu mort d'un garde civil.

La question ténébreuse n'est pas «qui» a tué, mais «pourquoi»? Pourquoi ces quatre-là quand le pays est plein de crève-la-faim? Autrement dit: qu'est-ce qui fait d'un homme un assassin? Moncada tisse sa toile autour de cette question que des gens épris de justice (le républicain anticlérical Guillem Segarra, un greffier du tribunal, les progressistes qui se réunissent au café de Varsovie) voudraient bien voir posée. Est-ce l'iniquité sociale qui fait les assassins? Est-ce par haine politique que Genís a agi? Est-ce pour éviter la saisie de la maison maternelle que Simó s'est laissé entraîner? Est-ce parce que sa femme l'avait plaqué que Valentí a monté le coup avec Genís? Est-ce parce qu'il était malade et ne voulait pas laisser son épouse et ses trois enfants sans ressources que Feliu a prêté la main?

Sur ces mobiles, Moncada se garde bien de trancher. Le lecteur pèsera ce faisceau de possibles. Mais un autre aspect de ce roman nous attache. A côté des hommes aux prises avec un idéal moral, un intérêt de classe ou la raison d'Etat, il y a les femmes, mères, sœurs, épouses ou fiancées dont ce drame brise le cœur et la vie, tout un univers pathétique, frémissant de désespoir devant l'inéluctable, en proie aux souvenirs, aux appréhensions, aux regrets, au remords ou à la haine et qui, la nuit, rabat ses draps sur les oreilles au fracas des chevaux et des militaires, ou qui se précipite au château pour assister à la vengeance. On n'oubliera pas toutes ces plébéiennes en larmes, éclaboussées par un sang qu'elles n'ont pas versé, vermeil comme le cœur martyrisé de la Vierge au-dessus du lumignon de l'autel domestique.