Caractères

Ces livres qu’on n’a pas (encore) lus

Ma bibliothèque, mon bureau sont remplis de livres que je n’ai pas encore lus, fétiches aimés et nécessaires

Pourquoi ma bibliothèque est-elle remplie de livres que je n’ai pas lus? Pas encore du moins. Pourquoi, à l’heure de la rentrée littéraire, m’est-il si difficile d’écarter les livres anciens? Pourquoi les piles d’ouvrages continuent-elles de grandir, malgré des examens attentifs et répétés? Pourquoi suis-je encore capable, en librairie, officines d’occasions ou de nouveautés, d’acquérir des livres, en sus de tous ceux que j’aime et que je possède déjà? Pourquoi, même lorsqu’ils sont au rebut, promis à une charitable redistribution, pourquoi diable est-ce que je rôde encore autour des cartons, pour en récupérer un, ici ou là, afin de le conserver à portée du regard? Quelle est cette étrange maladie, cette fascination prégnante?

La «non-lecture»

Il y a quelques années, un formidable spécialiste de la littérature, Pierre Bayard, publiait un livre intitulé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus? Il y étudiait la «non-lecture» et ses différents avatars: celle qui consiste à se contenter de parcourir rapidement un livre, le fait de se contenter de s’en imprégner, de ne lire que ce qu’on peut en dire, etc. Il y montrait que lire un livre, lire réellement un livre, ou du moins rendre compte intégralement de sa lecture, relevait au fond de l'impossible. Aussi impossible que, pour les cartographes de la nouvelle de Borges, l’établissement d’une carte à la taille exacte du territoire. Ainsi, même une lecture minutieuse ne permettrait pas de déclarer tout à fait l’objet livre entièrement connu et répertorié.

«Alors même que je suis en train de lire, je commence à oublier ce que j’ai lu et ce processus est inéluctable, il se prolonge jusqu’au moment où tout se passe comme si je n’avais pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j’aurais pu rester si j’avais été mieux avisé», écrit Pierre Bayard. Ainsi, le livre est un univers à parcourir, où passe le lecteur. Même le conquérant le plus agressif et le mieux organisé ne pourra régner sur chacun de ses recoins, et jusqu’aux plus secrets de ses doubles sens. Il n’est pas sûr que l’auteur lui-même en maîtrise l’entièreté des rouages. Lui aussi est un passant, un voyageur de l’écriture.

Livre intérieur

Cette irréductibilité du livre, cette résistance éternellement renouvelée, voilà peut-être ce qui fascine aussi dans les livres qu’on n’a pas encore lus. Non ouverts, ils conservent intactes toutes leurs promesses, ils sont comme une terra incognita, de vastes territoires à découvrir où se cachent peut-être des lions – hic sunt leones, disaient les cartes anciennes –, des mines d’or, des jungles profondes, des royaumes opulents, des villes invisibles.

Le livre non lu, c’est un espace et un temps retenus, capturés, c’est une infinité d’univers qui coexistent tous ensemble dans la petite surface d’une bibliothèque comme autant de possibles quantiques, c’est une collection de fétiches puissants, capables de combattre l’ennui, de réveiller les rêves, propres à stimuler, comme le dit Pierre Bayard, l’écriture du «livre intérieur» de chacun.

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