Dans une lettre de 1933, René Auberjonois explique à Gustave Roud comment il a répondu à une commande officielle, à réaliser dans un monument public de son choix: «… Rien ne me tentait de ce qu'on m'offrait: l'éternelle cathédrale, dépotoir des ventes de charité, ou de braves petites églises qui ne demandent qu'à rester tranquilles. Alors dans le Palais de Rumine (où la place ne manque pas) j'ai jeté mon dévolu sur un espace libre, entre les vitrines contenant des minéraux, avant les autruches, après les iguanes…» C'est donc là que prendra place la fresque intitulée Les Hommes du port, choisie pour orner la couverture d'un ouvrage dont le titre et la présentation, d'emblée, situent donc la démarche d'Auberjonois dans son insolence et sa solitude, dans l'anxiété d'un ailleurs.

Le peintre vaudois est à la fois le sujet et l'objet de ce livre dont la mise en scène raffinée met admirablement en valeur un ensemble de documents assez disparates au premier abord. L'essentiel, ce sont les 470 lettres d'Auberjonois à Gustave Roud. Seules quatre lettres de Roud sont conservées. La lecture suggère toutefois un véritable échange, tant il est vrai, ainsi que le note Claire de Ribaupierre Furlan dans sa préface, que le peintre ne cesse de «faire surgir la voix absente par ses questions, ses interpellations, ses exclamations». Le volume rassemble, échelonnés de 1922 à 1972, les vingt-six articles que le poète a consacrés à son aîné et divers extraits du Journal et de la correspondance de Roud qui éclairent ses rapports avec le peintre. Par ailleurs, quelque deux cents dessins et caricatures d'Auberjonois (la plupart appartenant à des particuliers) sont reproduits et nourrissent le dialogue du texte et de l'image.

Dès 1922, alors qu'il fait encore ses premiers pas dans la critique d'art, et jusqu'à la fin de sa vie, Roud a défendu Auberjonois qui, de vingt-cinq ans son aîné, restera longtemps contesté dans les milieux institutionnels vaudois: en 1923, alors que le Kunsthaus de Zurich lui consacre une exposition personnelle, le Musée cantonal des beaux-arts ne lui a pas encore acheté une seule œuvre. «Le gros public va à un auteur comme à des confitures dont la réclame répétée le frappe. Le triage se fait ensuite», déclare le peintre qui se fait peu d'illusions quant aux voies qui mènent à la consécration. Sans une ombre de vanité, l'artiste demande souvent des articles à Roud, et sait se montrer généreux à son tour: c'est à son intervention auprès de Paulhan que Roud devra un compte rendu d'Adieu dans la NRF.

Mais il ne s'agit pas dans cette correspondance que de consécration et de carrière: des relations amicales se développeront entre les deux hommes. Même si sa qualité d'aîné incite Auberjonois à donner des conseils à Roud, auquel il reproche sa sauvagerie «absurde» et ses doutes destructeurs, ils partagent, en profondeur, une même vision de leur engagement d'artistes. Doris Jakubec formule dans sa postface ces points communs: la primauté de la poésie, la rigueur du métier, le ferment de l'inquiétude. Les lettres nous montrent l'artiste au quotidien: petits et grands soucis de la vie, lectures, travail acharné («Le travail d'atelier – le seul profitable – tue chez moi le goût du paysage, cet oreiller de paresse pour les peintres légers…»), les modèles, les commandes, de brefs séjours à Paris, le découragement, l'exigence toujours insatisfaite.

Auberjonois, par ailleurs, se révèle un véritable écrivain. Lausanne au fil des saisons, le Valais, des rencontres, des instants nous valent des croquis sur le vif d'une belle intensité d'émotion, un véritable plaisir de lecture. Par ailleurs, d'une plume souvent caustique, il offre le reflet d'une époque foisonnante, où Ramuz et Stravinski parviennent au sommet de leur gloire, ou Cingria «expose triomphalement son ventre couvert de taches et ses souliers fatigués de courir les grandes routes», où des artistes qu'il juge «médiocres» tiennent le haut du pavé, Gleyre, Rivier, «nullité méconnue» dont il dénonce la peinture «sans pudeur», le critique d'art Robert de Traz, «vraiment l'homme dans le rang – bien aligné sur son voisin, les pieds en équerre»…

La malice d'Auberjonois n'épargne pas non plus les mécènes suisses allemands, Dr Phil et autres Kunsthistoriker. Grand lecteur, il a des jugements à l'emporte-pièce, qui ne sont pas toujours ceux de Roud: il peine à lire Novalis, Catherine Colomb lui fait l'effet de «certains salons encombrés d'objets d'art», et du reste, écrit-il, «je n'aime pas que les femmes prennent la plume et le pinceau autrement que comme délassement – ou accidentellement». Lisant Nietzsche: «J'ai peur de m'électrocuter.»

Avec une pénétration et une clarté grandissantes, Roud revient inlassablement à cette «œuvre lancinante», tandis qu'Auberjonois, guetté par la maladie et les démons de l'âge, est victime d'une amertume, d'une misanthropie croissantes (qui deux ans avant sa mort l'amènera à rompre avec Roud). «On veut durer avec l'espoir de pouvoir s'exprimer une fois avant la fin, un peu comme un général qui ne veut pas être tué avant de savoir l'issue de la bataille», écrivait-il en 1933.

René Auberjonois

Avant les Autruches, après les iguanes…

Lettres à Gustave Roud, 1922-1954

Ed. par Doris Jakubec et Claire de Ribaupierre Furlan

Centre de recherches sur les lettres romandes/Payot, 480 p.