Vienne: le Café Sperl, dans le 6e arrondissement, c'est le café viennois fin de siècle à l'état pur. Il en reste si peu que celui-ci, heureusement à l'écart du circuit touristique, a été classé monument historique. C'est là – forcément – que nous a donné rendez-vous Robert Menasse, «jeune homme en colère» des lettres autrichiennes, dont le deuxième roman, Selige Zeiten, brüchige Welt vient d'être traduit sous le titre La Pitoyable Histoire de Leo Singer. «Jeune homme» plus si jeune du reste puisque Robert Menasse est né en 1954 à Vienne. «En colère» puisqu'à travers romans, essais, chroniques adressées aux journaux (cf. son point de vue sur la levée des sanctions contre l'Autriche paru dans Le Monde du 29 septembre), l'écrivain poursuit, avec une verve corrosive et qui n'épargne personne, sa critique des mécanismes par lesquels la société occidentale en général, et la société autrichienne en particulier, a tenté de colmater les brèches ouvertes par les tragédies de ce siècle.

Brun, frisé, le visage rond et le regard protégé par de solides lunettes, Robert Menasse porte jeans et polo noirs. A première vue, tout le distingue de Leo Singer, son anti-héros: il est loin d'être laid et il n'est pas pitoyable car il semble, lui, avoir l'usage du monde.

Le Temps: Pouvez-vous situer «La Pitoyable Histoire de Leo Singer» dans votre œuvre, en définir les thèmes et l'origine?

Robert Menasse: Ce roman est le deuxième volet d'une trilogie dont chaque partie peut se lire pour elle-même. Au moment où je l'écrivais, le Mur de Berlin s'effondrait. Or le héros de ce livre est un esprit totalitaire, quelqu'un qui a l'ambition de changer le monde, de le maîtriser, qui croit que sa pensée y suffira, et qui échoue en tout. Pour moi, écrire ce livre fut un adieu au marxisme, à l'illusion totalitaire, à cette façon de croire que le totalitaire c'est toujours l'autre. Cela dit, aujourd'hui, dix ans après ce moment libérateur que fut l'effondrement du communisme, j'ai l'impression que l'histoire fait marche arrière. La liberté est un défi difficile à relever: il faut être «fit».

» Globalisation, Internet et capitalisme triomphant font peur, font naître un besoin d'ordre et de protection, le désir d'un homme fort. L'heure, peut-être, des Chirac et des Haider (entre eux la différence n'est que graduelle: s'ils se haïssent tant, c'est qu'ils se reconnaissent).

Vous avez dit de ce roman: «C'est la tragi-comédie d'un homme qui rate sa vie pour avoir tenté de la comprendre»…

Oui, mais ce n'est pas un roman à thèse, c'est une histoire d'amour et un roman de formation. Une histoire d'origine. J'ai en commun avec mes personnages, Leo Singer et Judith Katz, d'être un enfant de parents chassés d'Autriche par le nazisme. Eux sont nés au Brésil, moi je suis né à Vienne, où mes parents sont revenus après la guerre. Mais l'exil et le sentiment d'insécurité, celui de n'être assuré d'aucune place que l'on puisse considérer comme la sienne, sans discussion, sans même avoir à y penser, sont des choses dont on hérite. Ainsi, si je me prénomme «Robert», c'est que mon père a voulu pour moi un prénom qui passe dans toutes les langues, au cas où.

Que vous appris cette expérience originelle?

Elle est bien éloignée de celles qui ont marqué des personnages comme Henri le Vert de Gottfried Keller ou le jeune Werther de Goethe… A moi, elle a d'abord inspiré le désir de changer le monde, d'en faire un lieu où personne n'aurait besoin d'avoir peur. Je suis donc devenu marxiste, comme le voulait l'esprit du temps. Et fasciné, comme Leo, par Hegel: ce qui compte, c'est le Tout, pas les détails, c'est l'idée, en général, pas la réalité concrète. Pour créer Leo, mon apprenti philosophe, je me suis inspiré d'exemples comme Jean-Paul Sartre ou Georg Lukacs, et de la façon dont ils traitaient leur compagne, Simone de Beauvoir et Irma Seidler. Il appartient, comme eux, à ce type d'intellectuels aussi laids qu'intelligents, à la lippe sensuelle et au discours d'autorité. Ce sont des gens qui peuvent avoir un penchant pour les petites ballerines, mais sont incapables d'aimer Mlle X, petite ballerine. Des gens d'une trop humaine inhumanité. Pour Leo, Judith incarne la Femme. Elle est dans sa tête, il ne la voit pas vraiment. Ce que cherche Leo, c'est l'explication qui remplacera toutes les explications, le concept ultime et définitif, le livre qui abolira tous les livres. On pourrait aussi voir en ce roman une tentative d'expliquer la pensée du XXe siècle comme une histoire de famille.

Leo, c'est vous?

Pas du tout. C'est Judith qui me ressemble: le côté chaotique, l'insomnie, l'anxiété, la vulnérabilité à toutes les dépendances.

L'intellectuel est-il menacé d'arrogance?

S'il en vient à mépriser les faits, oui. J'ai été scandalisé par le reportage de Bernard-Henri Lévy sur l'Autriche paru dans le journal Le Monde ce printemps. Le nombre d'erreurs de faits était choquant. Je lui ai écrit en rétablissant ces erreurs et en émettant l'opinion que si son interprétation de la situation autrichienne lui appartenait, il n'était pas sans importance qu'elle s'appuie sur des faits avérés. Je n'ai jamais reçu de réponse. Joue aussi ici l'arrogance «naturelle» des grands pays à l'égard des petits. J'aime la France, j'y ai beaucoup d'amis et je connais à coup sûr mieux la politique intérieure française que Lévy ne connaît la politique autrichienne. Il ne me viendrait cependant jamais à l'esprit d'oser écrire un essai sur la politique française.

Les petits pays (Autriche, Suisse) ne se suffisent pas à eux-mêmes. On y est donc, par nécessité, plus ouverts sur l'extérieur?

Oui. Et je suggérerais même aux intellectuels parisiens de venir apprendre à penser ici! En tout cas, leur «nouvelle philosophie» repose sur de mauvaises traductions de Heidegger et de Nietzsche, notamment.

A propos de l'Autriche, comment jugez-vous la levée des sanctions?

Les sanctions étaient une bêtise, leur levée en a été une autre: l'Europe a raté l'occasion de réfléchir et de réagir en Etat de droit face à l'émergence de mouvements antidémocratiques. On a pu voir qu'il n'y avait pas, en Europe, de concept pour un «vivre ensemble» qui soit au-dessus de la notion de compromis. On a vu comment les grands pays traitaient les petits – dans cette perspective, l'idée d'un axe Paris-Berlin est assez inquiétante. On a créé des ressentiments, des réflexes à la David contre Goliath. Au niveau des mentalités pourtant, personne n'était plus européen que les Autrichiens. Ressortissants d'un Etat qui n'est pas une nation mais une erreur de l'histoire, ils avaient été trop heureux de se fondre dans l'Union. En tant qu'Européen, ma position est inconfortable. Je suis opposé à ce gouvernement autrichien et à cette Europe. L'Europe s'est construite pour mettre fin au nationalisme, or on est loin du compte. Je dirais même que la montée de l'extrême droite un peu partout est un produit de cette Europe qui n'est ni assez démocratique ni assez européenne.

Avez-vous un roman en chantier?

Oui. C'est l'histoire des Lumières (l'Aufklärung) en Europe, racontée à travers deux personnages, un au début, l'autre à la fin – c'est-à-dire aujourd'hui. L'idée m'en est venue devant un portrait peint par Rembrandt vu dans une exposition en Allemagne. Le titre en était: Rabbi Menasse. Pendant un instant, j'ai cru qu'il s'agissait de mon double (on m'appelle Robbi). J'ai fait des recherches à Amsterdam et j'ai appris que ce rabbin avait été l'un des maîtres de Spinoza. Qu'il avait en quelque sorte bercé les Lumières. Mes recherches m'ont révélé de nombreux parallèles – inversés comme dans un miroir – entre ce temps-là et le nôtre. C'est contre l'irrationalisme, le fanatisme, les croyances de toutes sortes que s'est dressée la raison au XVIIe siècle.

» Aujourd'hui, elle est battue en brèche par un nouvel irrationalisme, par les sectes, le New Age, etc. J'ai découvert aussi qu'il y avait aussi à cette époque à Amsterdam une culture juvénile: les jeunes Juifs se promenaient avec des pantalons qui leur pendaient sur les genoux et des chaussures sans lacets! C'était un signe de solidarité avec les prisonniers de l'Inquisition privés de lacets et de ceinture. J'ai aussi beaucoup appris sur l'histoire, sur ce qu'on peut lui faire dire. L'histoire est affaire d'interprétation: elle est ce que j'y vois au moment et d'où je la regarde.

Ecrivez-vous facilement?

J'écris lentement et avec beaucoup de scrupules. J'écris une phrase et je m'interroge: la tournure n'est-elle pas trop convenue? Si je change, n'est-elle pas alors trop recherchée? Comment est-ce que je traite mon personnage? Il ne faut être ni trop cynique, ni excessif, ni trop catégorique. Il faut trouver la bonne distance. Je finis par avoir écrit quelques pages satisfaisantes quant à la substance, et je les réécris jusqu'à ce que le ton me paraisse bon.