Robert Walser

Le Territoire du crayon

Microgrammes

Trad. de Marion Graf.

Choix et postface de Peter Utz

Zoé, 395 p.

(En librairie le 28 janvier)

Les Editions Zoé s'attachent à défendre auprès des lecteurs francophones les écrits et le génie de Robert Walser. A leur catalogue figurent déjà Felix, L'Etang, Retour dans la neige, Cigogne et porc-épic, Porcelaine et Nouvelles du jour, et jusqu'à Robert Walser: Danser dans les marges, le fondamental essai de Peter Utz, éminent critique en la matière. Ce remarquable travail éditorial connaît maintenant une apothéose avec la parution d'un recueil de «microgrammes» composé et présenté par Peter Utz, Le Territoire du crayon. Des six volumes de l'édition allemande (Aus dem Bleistiftgebiet, Suhrkamp), achevée en 2000 après un labeur de décryptage de près de dix-sept ans, Utz retient quelque quatre-vingts proses, ordonnées autant qu'il se peut chez un auteur qui affectionne les digressions et les ruptures, selon des critères thématiques. Dans une traduction imaginative et d'une belle vivacité mimétique de Marion Graf, son choix fait découvrir au gré d'un parcours fascinant des écrits qui vont de 1918 jusqu'en 1933, lorsque la source s'épuise. Walser, souffrant de crampes quand il rédige à la plume, se met à tracer au crayon des caractères millimétriques longtemps réputés indéchiffrables. Ce procédé lui permet de sauvegarder l'inspiration et la créativité de l'écriture, et conduit, sans dévoiler pour autant leur ultime mystère, au plus profond de l'homme et de l'œuvre, dans des confins, écrit-il, où «les chemins côtoient les abîmes».

Rien ne frappe autant et d'emblée séduit, dans ces textes, que les voltes de leur narrateur. Présent à la première personne et toujours en quête d'interlocuteurs, il épouse volontiers le genre épistolaire, en s'adressant alors de préférence à des femmes, et ne se lasse pas d'interpeller ses lecteurs. Il fait d'eux son instance, porte leur attention sur sa manière et «ce mot qui le toise», il les prend à témoin, exhorte, se raille: «Le récit cale […], Art du récit, ne me quitte pas […], Littérature, réjouis-toi de cet enrichissement». De page en page, il les attache à sa démarche, un peu comme si Walser, qu'il est certes téméraire d'assimiler sans autre à son personnage, avait besoin, à une époque où les éditeurs ne publient plus qu'un seul de ses livres (La Rose, Gallimard), de s'assurer de la cohorte de ses fidèles…

Car en regard de celles de ses confrères, les œuvres de Walser déconcertent par une singularité et une modernité extrêmes. Toujours, il se soustrait aux attentes, sa liberté reste incoercible. Dans les genres et les périodes, la composition, les sujets: une porte, la couverture d'un livre, une scène d'auberge, un menuet, des fleurs, une chorégraphie, des influences littéraires, une tête de mouche. Un rien l'inspire. Et le prétexte n'est jamais une contrainte. Un mot ou son sens, une sonorité, une syllabe suffisent à infléchir le cours, à se dérober, à subvertir la démarche et les styles. «Mi-drôle, mi-sérieux», le texte se présente en «un succulent méli-mélo», qui à chaque instant peut entraîner du concret de la perception physique à des réflexions morales et des paradoxes insidieux, dans des contrées imaginaires ou dans la réalité d'un état intérieur.

Jamais, on ne sait ce qui va advenir. Et c'est dans «cette incertitude précisément», dans «le territoire du crayon», que «réside le piment ou le parfum». Avec un humour délicat, Walser esquisse, à partir d'un réel banal et de ses ouvertures sur la nature et sur l'art, comme une visée idéale: en déconcertant et défiant, le texte veut qu'on suppute et qu'on le recrée, afin que le lecteur, «emporté par le cheval arabe de son imagination», découvre comme le narrateur «la multiplicité de son être», pour se retrouver «heureux… en tombant principalement sur soi-même». Quoi de plus beau?