Au moment où l'Université de Genève rendait hommage à Adrien Pasquali, paraissait une de ses dernières traductions de l'italien, ce qui porte à six le nombre de livres écrits ou traduits par lui en une année (un roman posthume sera publié chez Zoé au printemps 2000). On croit deviner ce qui a attiré l'auteur du Pain de silence dans la figure de lettré exigeant de Roberto Bazlen. Né en 1902 à Trieste de père allemand et de mère italienne, ce grand lecteur, cet infatigable découvreur de talents n'a rien publié de son vivant, laissant un roman inachevé, des notes de lecture et des lettres. Mais son influence littéraire a continué à s'exercer après sa mort en 1965.

Ecrire ou ne pas écrire? Tel est le dilemme que cherche peut-être à résoudre pour son propre compte, en menant une enquête prétexte sur Bazlen, le narrateur du Stade de Wimbledon, premier roman séduisant de Daniel Del Giudice traduit chez Rivages en 1985 (et réédité en poche au Seuil). L'écrivain italien a expliqué à René de Ceccatty pourquoi il avait recouru à ce personnage quasi mythique: «Je voulais choisir une figure du silence intentionnel, qui se trouverait à un moment extrême de crise et de renoncement, pour englober le culte de la négation, le dépasser et aller de l'avant. Bazlen pouvait alors me servir: il pouvait représenter cette sorte de restauration de la possibilité d'écrire. C'était, en même temps, un retour à la narration.»

Quand on lit aujourd'hui la quarantaine de lettres envoyées de 1951 à 1964 par Bazlen à des amis éditeurs, chez Einaudi ou Adelphi, on ne peut qu'être admiratif devant sa culture et l'étendue de ses intérêts, la liberté extrême de ses jugements (qu'on n'est pas tenu de tous partager, même si on jubile souvent à le lire), sa lucidité et sa générosité. Lisant indifféremment romans ou essais dans quatre langues, il est capable de se passionner pour les essais sur la musique de Cage comme pour… le Journal à quatre mains des sœurs Groult. Et il se montre curieux des auteurs français les plus divers: Robbe-Grillet, Jarry, Jouve, Blanchot, André Dhôtel, l'ethnologue Marcel Griaule, Claude Seignolle ou Georges Bataille.

Bazlen sait très bien faire le départ entre ses goûts, la valeur littéraire d'une œuvre et l'intérêt qu'elle peut présenter pour un éditeur. S'il lui arrive de tourner en dérision tels livres à succès, en les comparant souvent à des films (il parle ainsi du «bon technicolor» de Lampedusa ou de «l'habileté cinématographique impure» du Voyeur de Robbe-Grillet), il sait dire son estime pour Gombrowicz et son Ferdydurke qui l'a «amusé tant et plus», pour Sadegh Hedayat dont il juge les récits nés de la même nécessité que ceux de Kafka ou encore pour Gotthelf, «le plus grand romancier européen du siècle dernier».

L'art de la nuance permet à Bazlen d'écrire de tel roman américain que «c'est peut-être un mauvais livre, mais le mauvais livre d'un véritable écrivain» ou d'un autre que «c'est un livre sans doute raté – mais plus respectable que presque tous les livres sûrement réussis que l'on publie couramment». Faut-il publier L'Espace littéraire de Blanchot, qu'il a commencé à parcourir à contrecœur? Oui, à cause de «six pages splendides» sur Orphée, et même s'il «ne peut avoir beaucoup de succès». Et les mille pages des Recognitions de Gaddis, qui lui semblent «un faux très habile fait par un faussaire exceptionnellement charogne»? Pourquoi pas, les perspectives financières de cet «immense minestrone» lui paraissant plutôt bonnes… Quant à la Galaxie de Gutenberg de McLuhan, selon lui «le livre d'un petit maniaque, obsédé par la causalité», sa réponse tient en deux mots désabusés: «Hélas oui.»

Roberto Bazlen, Lettres éditoriales, Trad. d'Adrien Pasquali, Le Passeur, 160 p.