Roland Barthes

Œuvres complètes

Nouvelle édition revue, corrigée et présentée par Eric Marty

Seuil, 5 volumes, env. 1000 p. chacun

En 1993 paraissait un coffret de trois volumes réunissant les œuvres complètes de Roland Barthes, mort en 1980. Cet ensemble épuisé est réédité dans un format plus maniable en cinq volumes. Découpage qui correspond étonnamment aux «phases» que l'auteur décrit lui-même dans son Roland Barthes par Roland Barthes. Le premier (1942-1961) qui réunit Le Degré zéro de l'écriture, Michelet et Mythologies est placé sous l'égide de Marx et de Brecht. Le deuxième (1962-1967) – Sur Racine; Le Système de la mode; Eléments de sémiologie – est mis sous celui de Saussure; Lacan, Sollers, Kristeva sont les parrains du troisième (1968-1971) qui réunit S/Z, L'Empire des signes, Sade, Fourier, Loyola. Nietzsche inspire le quatrième (1972-1976): Le Plaisir du texte; Roland Barthes par Roland Barthes. Le cinquième (1977-1980) est, avec Fragments d'un discours amoureux et La Chambre claire, le volume final qui révèle l'unité de la démarche. Articles, textes divers et entretiens accompagnent ces maîtres livres.

Très soignée, avec introductions et index, cette nouvelle édition devrait élargir le lectorat de Barthes au-delà du cercle historique des «disciples» qui ont tissé un lien privilégié avec ses écrits dans les années 70. Le succès d'ouvrages comme Fragments… ou La Chambre claire montre que ce public existe, en dehors de la relation magistrale. Barthes a été un «moderne», ses préoccupations ont rejoint celles de son temps, surtout dans la période euphorique entre 1968 et 1975. Sa pensée a-t-elle bien supporté la retombée de cette euphorie? Eric Marty, qui gère l'héritage intellectuel de Barthes et a établi l'édition des Œuvres complètes, en est persuadé.

Entrevue

Samedi Culturel: On associe souvent Roland Barthes à Lévi-Strauss, Lacan et Foucault. Quelle place occupe-t-il dans ce quatuor de structuralistes?

Eric Marty: Le structuralisme est une école qui a promis plus qu'elle n'a tenu. Barthes se l'est approprié – comme méthode plus que comme système philosophique, pour se donner un cadre – mais de manière passionnelle, pour purifier son rapport au langage. Il en a gardé le style, la clarté classique opposée au romantisme.

Et son marxisme, de quelle nature est-il?

Dès 1945, le marxisme est la doctrine officielle de la France qui pense. Barthes trouve sa liberté à l'intérieur de ce système, il s'y sent bien, il aime le cadre plus que le contenu. Il a besoin d'une clôture pour y développer sa pensée.

Peut-on dire que l'on se souviendra de lui plus comme écrivain que comme théoricien?

Lui-même a exprimé son désir de laisser des «traces d'écrivain» plutôt qu'un catéchisme théorique. Même s'il a pu apparaître comme doctrinaire dans ses écrits sémiologiques, il est surtout un styliste, un inventeur de formes. «Intellectuel, écrivain, professeur»: il a créé un alliage particulier de ces trois figures. Certains de ses ex-disciples veulent le réduire à une figure de dandy esthète. Ils négligent la puissance du contenu d'un ouvrage comme La Chambre claire, qui, à partir d'un deuil subjectif, saisit l'universel de la mort. Fragments d'un discours amoureux a été mal reçu par l'Université parce que cet ouvrage n'était pas assez théorique par rapport au conformisme gauchiste de l'époque qui demandait du concept radical. Barthes n'est pas issu du moule classique de l'Université, ce qui lui a donné une liberté d'écriture. Ses ouvrages sont de vrais livres, uniques, inattendus, imprévisibles.

Que désignez-vous quand vous parlez de sa «morale»?

Dès Le Degré zéro de l'écriture se manifeste un engagement «vers le neutre», un refus de l'emphase poisseuse, du pathos. Dans Roland Barthes par Roland Barthes, il plaide pour une morale du désir, qui s'exprime dans l'euphorie de l'écriture. Puis, dans La Chambre claire, au travers du rapport à la mère et du deuil perpétuel de ce rapport, il affirme la singularité de l'individu contre les grands systèmes.

N'est-ce pas ce qu'il exprime dans son cours intitulé «Comment vivre ensemble» (voir ci-dessous)?

Oui. Alors qu'en 1977 la question de la communauté se pose en termes politiques, lui formule une utopie débarrassée du politique, en désignant des espaces de liberté où chacun trouverait son rythme, sans qu'une Cause donne son sens au tout. Il choisit d'ailleurs paradoxalement des exemples solitaires: la vie monastique, Robinson, la séquestrée de Poitiers. Il travaille sur la déception en montrant l'échec de ces systèmes.

Que recouvre la notion si importante de «plaisir»?

Elle apparaît dans les années 70. Par rapport au puritanisme terrorisant qui règne alors, à la police de la pensée, c'est une grenade dégoupillée, incontrôlable, lancée au bon moment dans le champ des mots. Dans Le Plaisir du texte, il le fait de manière positive. Mais ce n'est pas une notion confortable: Barthes ébranle, décentre, ouvre le sujet à autre chose que lui-même: «Mon corps n'a pas les mêmes idées que moi.» Il offre un champ de liberté imprévisible.

A la fin de sa vie, il laisse huit feuillets, un projet intitulé «Vita nova». De quoi s'agit-il?

La mort de sa mère marque la fin d'une séquence à la suite de laquelle il faut inventer un nouveau rapport à l'écriture et au monde. Ecrire un roman, peut-être. Réconcilier l'écriture et la vie. Aller vers… Nous ne savons pas ce qu'il en aurait fait: c'est une conclusion ouverte qui n'est pas sombre.