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MALI

Livres. Le roman africain qui conte mille ans de turpitudes

Paru en 1968, «Le Devoir de violence» refait surface. Prix Renaudot, ce pamphlet anti-impérialisme a jeté son auteur, Yambo Ouologuem, au ban de la société littéraire.

Yambo Ouologuem

Le Devoir de violence

Le Serpent à plumes, 270 p.

Il avait 28 ans. Dogon venu droit de Bandiagara à Paris, sur cette ligne directe qu'avait aussi empruntée Hamadou Hampaté Bâ. Thésard brillant, Yambo Ouologuem publiait un roman de vérité auquel un jury perspicace décernait le Prix Renaudot de l'année 1968. On voyait déjà en lui, sans savoir combien on était loin, très loin, de la réalité, un second Senghor. Quand le livre a été lu, le fossé s'est dressé, irréductible. Dans Le Devoir de violence, Ouologuem ne chante pas la beauté noire et la négritude. Il scande, sur un rythme morbide, le viol collectif d'un continent et la «négraille».

Quand on a lu ce roman, à pas dix ans des indépendances africaines, on lui a d'abord trouvé des similitudes scandaleuses avec C'est un Champ de bataille de Graham Greene, ou Le Dernier des Justes d'André Schwartz-Bart. Ouologuem s'est défendu, il a expliqué que les guillemets qui se trouvaient dans son manuscrit avaient été bazardés par l'éditeur. Personne n'a écouté, trop content d'effacer de l'histoire ce roman et ce romancier insolents, obscènes et méchants. Pendant trente ans, le livre a été interdit. Tout juste flottait un reliquat de mémoire concernant la polémique sans précédent d'un nègre plagiaire.

Ces années-là, dans le monde anglo-saxon, la réputation de Yambo Ouologuem n'a cessé d'enfler. Dans les universités américaines, les études ne se comptent plus qui mettent en relief le caractère novateur, pionnier même, de Ouologuem. Le Devoir de violence a ouvert le champ à toute une littérature africaine de l'après-Senghor, débarrassée du poids d'une histoire fantasmée. En attendant, Rimbaud du Sud, l'auteur s'est retiré après avoir encore flanqué au monde un pamphlet satirique (Lettre à la France nègre) et une encyclopédie pornographique, parue sous le pseudonyme d'Utto Rodolph (Les Mille et Une Bibles du sexe). Aujourd'hui âgé de 62 ans, Yambo Ouologuem aurait pris métier de marabout, d'homme de Dieu, dans la région de Mopti.

Enfin réédité par le Serpent à plumes, Le Devoir de violence se découvre page après page comme un trésor dont trente ans de mise en bière n'ont pas effleuré l'éclat. Sensation aussi forte, plus forte peut-être, qu'à la lecture de L'Aventure ambiguë de Cheick-Hamidou Kane ou qu'à la vision du film Touki-Bouki de Djibril Mambéty Diop, soit deux œuvres rebelles qui posent en termes acides la question coloniale. Dans son roman total – qui embrasse presque un millénaire d'histoire subsaharienne –, Yambo Ouologuem s'avance plus profond. Et les mots qu'il choisit, tous venimeux, donnent à l'ensemble l'allure d'un plan d'évacuation radical.

L'auteur se décharge, au sens le plus trivial comme au plus raisonné, d'une histoire qu'il ne veut plus porter. A la manière d'un Cent ans de solitude plus réaliste que magique, Le Devoir de violence s'ouvre sur une aube des temps. Au XIIIe siècle, dans un empire dont on sait qu'il s'agit de celui du Mali, parmi les razzias ultra-violentes de maîtres de guerre islamisés, les exactions abjectes, l'infanticide, l'inceste, l'anthropophagie, l'esclavage, le meurtre gratuit et le crime rémunéré. Voilà ce que, en 1968, personne ne voulait lire, ni au Sud attaché à réviser son passé ni au Nord embué dans sa nouvelle imagerie du «bon nègre».

Yambo Ouologuem ne s'arrête pas en chemin. Il décrit avec la précision du comptable et le souffle de l'écrivain la valeur de l'esclave («un peu plus qu'une chèvre et un peu moins qu'un bouc»), le salaire de la compromission (cet ethnologue allemand, «écrevisse humaine frappée de la manie tâtonnante de vouloir ressusciter, sous couleur d'autonomie culturelle, un univers africain qui ne ressemblait à plus rien de vivant») et, au final, le prix à payer pour devenir un «nègre blanc», juché «sur une haute chaire sorbonicale». Huit siècles et plus, mutilés par les intérêts contradictoires de l'oppresseur et de l'opprimé, surgissent enfin.

Le devoir de violence, c'est cela. La nécessité, en somme plus littéraire qu'historique, de dire sans abdiquer ces choses longtemps tues. Qui expliquent, en partie, le destin d'un continent.

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