Jacques Roubaud poursuit, à coups de greffes et de réécritures, le rêve d'une autobiographie qui élaborerait en cours de route sa propre théorie. Tantôt en prose (La Boucle), tantôt en vers, comme ici. La Forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains est un recueil de cent cinquante poèmes essentiellement joueurs, dès le titre qui détourne trois hémistiches célèbres de Baudelaire. Il s'agit, bien sûr, de «recourir les rues» de Paris, non pas pour y acheter des maisons comme au Monopoly, mais pour ranimer, sans trop de mélancolie, des souvenirs, et se faire (nous faire) de chaque rue une petite fête verbale.

Rue Volta, «pensala, pensala/ pense à la Haute-Volta». A propos de saint Cloud, oraison funèbre des passages cloutés, abandonnés pour les bandes blanches. Le métro réveille les stations disparues, les places réservées aux mutilés de guerre, les poinçonneurs, Dubo Dubon Dubonnet. Une Joconde, signée Mérou, s'admire dans un café rue Notre-Dame-de-Lorette. Le Sacré-Cœur est un gros biberon en forme de croix. Sous les arcades de la rue de Vaugirard subsiste le dernier des seize mètre-étalon en marbre installés en 1796 pour populariser le système métrique.

Quel humour narquois a mis en parallèle la rue de la Colonie et la rue de la Providence, et fait de la chapelle expiatoire de Louis XVI un «Emergency-pissoir»? Où vont les rails qui sortent sous un portail, traversent la rue Desnouettes, et entrent sous un autre portail? «Un peu de sociologie» nous apprend qu'après les saints (158), ce sont les généraux (64) qui tiennent le haut du pavé de la toponymie – un seul lord, un seul négrier, un seul caporal… «Il a gagné la place/ Qui conserve sa trace/ Mais pas un boulevard/ Le général Brocard.»

Champion du pastiche, de l'intertexte, adepte du sonnet (on en compte trente-huit) mais aussi du Bottin cher à Dada, Roubaud salue ses pairs en tressant son Paris verbal au leur (le Hugo des Choses vues, Apollinaire, Breton, Aragon, Desnos, Queneau, Perec, Reda). Quelques moments de gravité. Une méditation de la mort d'allure élisabéthaine inspire dix-huit sonnets titrés en anglais (quelque savant lecteur m'écrira peut-être quel est le «Protocole de Joseph Hall» qui en régit la séquence!).

Trouvaille: une rue rappelle un poème non écrit, dont subsiste seulement le mot «respect». Méditons sur cette épave miraculeuse, ce mot offert comme une amulette dans le brouillard. Le dernier poème se cogne tragiquement dans le labyrinthe d'une rue noire. Mais, ma foi, l'ensemble est plutôt drôle. C'est un régal de «recourir les rues» avec le malicieux Jacques, qui habite rue d'Amsterdam.

Jacques Roubaud

La Forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

Gallimard, 264 p.