Parmi les phénomènes littéraires les plus intéressants de cette fin de siècle, l'historien de demain, surtout s'il est un peu sociologue, retiendra peut-être l'extraordinaire vogue dont bénéficie depuis quelques années le genre de la biographie. Quand on pense que, voilà tout juste une génération, chaque page du Monde, de Libération ou du Nouvel Observateur – pour ne rien dire des revues spécialisées – proclamait, qui la mort de l'auteur, qui celle du sujet, et tous celle du moi, le retour de manivelle est brutal. A Lacan, qui n'avait que sarcasmes pour ce qui n'était pas le désêtre, à Derrida qui ne jurait que par le mouvement, anonyme bien sûr, de l'écriture, à Tel Quel qui ne retenait que le «travail du signifiant» ont donc succédé des critiques qui pratiquent un «retour à l'homme» qui semble largement débarrassé de toute mauvaise conscience. Serait-ce que le (post-)structuralisme soit resté lettre morte? Serait-ce que sa percée ait été trop exigeante et qu'elle ait entraîné, auprès d'un public trop paresseux pour renoncer à ses vieilles idoles, un reflux dont la vogue des biographies serait le signe? Serait-ce, autrement dit, par complaisance, par facilité que les biographies s'arrachent aujourd'hui si avidement?

Penser ainsi serait à son tour une facilité. Le (post-)structuralisme n'avait pas seulement décrété la mort de l'auteur. Il avait aussi, sauf chez quelques esprits lucides, écarté l'histoire, dont le «retour» sur la scène éditoriale n'est pas moindre. Or qui aurait l'outrecuidance de penser que le retour de l'histoire tient de la complaisance? Il en va de même des biographies: elles nourrissent un double et irrépressible appétit. Un appétit dont personne ne saurait contester la légitimité. D'une part, elles donnent un visage à des œuvres, à des découvertes ou à des carrières qui, sans cela, restent guettées par le risque de l'abstraction. D'autre part, elles aident à approcher de ce qui reste l'un des grands mystères de l'humanité: le mystère de la créativité. Qu'il s'agisse de Mozart ou de Proust, de Shakespeare ou de Beethoven, toujours l'amour que nous éprouvons pour ces êtres d'exception croise, un jour ou l'autre, le désir, parfois brûlant, de remonter à ce qui dut être la source de leur génie, même si cette remontée ne débouche, parfois, que sur le constat si décevant d'une impossibilité de comprendre. L'exemple récent de la belle vie de Mallarmé par Jean-Luc Steinmetz vient ici à l'esprit.

On peut se demander, toutefois, si la vogue des biographies n'a pas aussi une autre raison, moins facile à détecter, mais non moins opérante pour cela. En parcourant la traduction par Oriselle Bonis du monumental ouvrage que James Knowlson a consacré en 1996 à Samuel Beckett, il est tentant de se demander si, au-delà du travail d'information si légitime et si instructif du biographe, ce qui est à l'œuvre ici n'est pas une forme, certes sécularisée, certes «critique» et modernisée, de ce qu'on nommait autrefois les vies de saints.

Peu de choses en effet manquent à Beckett pour prendre une allure de saint. L'incomparable et ascétique beauté, non seulement de son visage, mais de toute sa silhouette, la générosité inépuisable avec laquelle il fit partager son aisance financière à tant d'écrivains, tant d'artistes ou tant d'inconnus, la rigueur presque théologique avec laquelle il suivit une ligne créatrice qui amenuisa sa voix jusqu'à ne plus laisser d'elle qu'un soupir, tout s'accorde pour dresser l'image d'une sorte d'homme ou d'écrivain au désert comme les vies de saints aimaient à les rapporter. Il n'est même, dirai-je, jusqu'à ses «taches» qui ne fassent signe dans le même sens. Beckett avait une passion… irlandaise pour l'alcool et pour les femmes. Mais cette passion était, disons, parfaitement pure. Elle ne faisait que grandir sa stature d'être à part.

Plus profondément, Beckett partageait un autre trait avec beaucoup de saints: la culpabilité. Ecrire, pour lui, aurait été – du moins dans l'interprétation très persuasive de Knowlson – une manière de dépasser la culpabilité ressentie envers une mère aussi aimante que puritaine. S'il est probable que l'écriture n'a jamais une seule origine, il ne l'est pas moins que cette origine-là a joué un rôle capital. Il y aurait du reste, notons-le en passant, à entreprendre une longue enquête sur les liens de la créativité littéraire et du sentiment de culpabilité: de Rousseau à Chateaubriand, de Nerval à Baudelaire puis à Proust, les cas exemplaires sont légion.

A la différence de Deirdre Bair, qui avait entrepris d'écrire sa vie contre son gré, James Knowlson a bénéficié de l'accord de Beckett qui, non content de répondre à ses questions, lui a ouvert ses archives et indiqué les amis auprès desquels se renseigner. L'information est donc complète. Ces 1116 pages se lisent d'une traite, et laissent le souvenir d'un grand mouvement intérieur, au-delà des anecdotes de toute sorte qui viennent étayer le récit. L'auteur, professeur à l'Université de Reading, n'est pas seulement l'homme qui en sait sans doute le plus au monde sur son héros, il est aussi, plus simplement, un Anglais ayant assimilé comme il le devait l'art de la biographie qui, on le sait, est devenu un art anglais depuis la fin du siècle dernier.

James Knowlson, Beckett, Trad. d'Oriselle Bonis, Solin/Actes Sud, 1116 p.

James Knowlson sera l'invité du «Jeudi littéraire» de Pascale Casanova sur France-Culture, jeudi 25 février à 9 h 05.