Mian Mian

Les Bonbons chinois

Trad. de Sylvie Gentil

L'Olivier, 320 p.

Weihui

Shanghai Baby

Trad. de Cora Whist

Picquier, 348 p.

En Chine, on les surnomme les «meinu zuojia», c'est-à-dire les pin-up des lettres. La première a 30 ans, la seconde, 27. Toutes deux soignent leur look et se jalousent, parce que l'une est la réplique de l'autre. Même plume grinçante. Même terrain de chasse – sexe, drogue et drague. Même apolitisme. Même narcissisme. Même façon de concevoir la littérature comme un strip-tease où le déballage de la vie privée sert de miroir aux tourments de toute une génération. Jumelles, elles le sont aussi dans l'art de provoquer: ces deux tigresses ont tellement chauffé les nerfs du dragon chinois qu'il a fini par les expédier dans les oubliettes de la censure.

La première porte un nom délicieux, qui sent la chair fraîche: Mian Mian. Mais attention, avec elle, les nuits de Chine promettent d'être torrides. Plus trash que câlines. Et sacrément déjantées: avec tout ce que la belle semble avoir sniffé, on pourrait sans doute reconstruire la Grande Muraille. Née à Shanghai en 1970, Mian Mian a commencé à écrire à 17 ans pendant une cure de désintoxication, parce qu'elle se droguait à l'héroïne. Son premier recueil de nouvelles, Lalala, est sorti d'abord à Hongkong, puis il a transité vers la Chine, où il a fait pas mal de grabuge. Comme ces Bonbons chinois (titre original: Tang), un sachet de sucreries empoisonnées que les autorités se sont empressées de retirer des librairies en avril dernier.

La narratrice est une lycéenne de Shanghai qui va très mal depuis que sa copine s'est tailladé les veines. Alors, elle plaque l'école, trouve un petit boulot de chanteuse dans un cabaret, joue les punkettes dans sa minijupe sexy et finit par s'enticher de Saining, un rocker shooté et hystérique. Commence alors une longue galère entre Shanghai et Pékin, villes de perdition où le couple s'abrutira d'alcool, de sexe et de drogue. Bars glauques, piaules minables, néons froids d'hôpitaux: c'est une Chine sinistre que peint Mian Mian dans ce brûlot largement autobiographique. Il faut le prendre pour ce qu'il est: moins un roman qu'un témoignage. L'un des premiers à sonder les plaies de la jeunesse postmaoïste avec une telle aigreur, loin des avenirs radieux.

L'autre pétroleuse se nomme Weihui. Très top model. Son éditeur, Picquier, la lance sur le marché comme une savonnette puisque son livre sort sous trois couvertures différentes – une photo sage, une glamour, une branchée – avec ce slogan racoleur placardé dans les vitrines des libraires: «Une femme, un roman, trois visages.» C'est une première. Il n'est pas sûr que cela serve la littérature. L'intéressée ne s'en plaindra probablement pas, car elle s'est escrimée à faire mousser son Shanghai Baby dans son pays, avant qu'il soit pilonné. «Aucune star du cinéma ou de la chanson n'a jamais provoqué un tel remue-ménage en Chine», se vante-t-elle.

Que vaut son roman? La jeunesse chinoise s'est beaucoup étripée à ce sujet, via Internet. Ce qui est sûr, c'est que Weihui ne s'encombre pas de chichis: sa prose télégraphique, sous-vitaminée, pourrait sortir d'un clip un peu gore. Avec une narratrice qui se prend pour Coco Chanel et qui, chaque matin, se demande «que faire d'original pour attirer l'attention des gens». Hôtesse dans un bar de Shanghai, elle tombe dans les bras de Tiantian, «un p'tit déchet» ramollo qui manque furieusement de virilité. Alors, elle se console avec Mark, un Allemand bronzé dont les poils blonds «fusent comme un milliard de rayons solaires microscopiques». Résultat: on hésite entre Harlequin et Houellebecq, sur fond de vaudeville hard, jusqu'à ce que le mot fin se profile en lettres très noires à cause d'une affaire de drogue.

«J'écris tout ce que j'ai envie de dire», lance Weihui en guise de postface. Sa confession prouve qu'elle n'a pas froid aux yeux. Mais son insolence un peu fabriquée, très tendance, finit par tourner au procédé. Et sa fièvre jeune n'est guère contagieuse.