«Afin de dissiper une migraine féroce et de me débarrasser sans doute aussi d'une nausée tenace, je suis allé marcher sur la plage avec ma femme, et c'est là que j'ai découvert le corps ballonné de Henry Hippolytus Fluck, que je détestais et méprisais plus qu'aucun autre être au monde.»

Voilà, à l'usage de la police, la version la plus froide d'une histoire très chaude et très triste contée par Simon Mason, un écrivain qui présente la caractéristique probablement encore unique d'être fils de footballeur professionnel. Ce qui ne l'empêche pas aujourd'hui d'exercer la moins sportive profession d'éditeur chez Oxford University Press, et d'avoir commis, il y a huit ans, un premier roman enfin traduit, ce Portrait de l'artiste avec ma femme, d'une rosserie admirable et qui met aux prises un artiste génial mais odieux, Fluck, et son meilleur ami, le critique paranoïaque S. J., persuadé que sa femme le trompe avec précisément le sieur Fluck. Sous la plume du critique, le récit d'un séjour balnéaire passé dans la maison du peintre va tourner au déchaînement égotique et narcissique, à quoi paraissent se résumer, souvent, les relations humaines chez ces monstres trop peu humains: les artistes contemporains et leurs commentateurs.

L'épilogue de ce dégoûtant mais ravigotant petit vaudeville, placé au début du livre, n'est évidemment qu'un leurre à l'usage, encore une fois, de la police qui conclut à une «mort accidentelle, c'est-à-dire à une combinaison d'ébriété extrême, de maladresse naturelle et d'inaptitude à la nage». Le génial artiste sera donc enterré avec les honneurs, même si l'ecclésiastique de service «s'est trouvé affecté d'un terrible bégaiement qui a transformé le nom de Fluck en une tremblotante obscénité, un joli hommage».

Dès lors, on verra la mauvaise foi à l'œuvre dans toute sa plumitive splendeur, et le critique, certes tourmenté cruellement par son ami qu'il ne peut qu'admirer tant son génie est éclatant, multiplier les insinuations ordurières et calomnieuses: «Quand il vous regardait avec un petit sourire satisfait de ses lèvres distendues de chameau, vous ne vous sentiez pas intimidé, mais plutôt dégoûté ou amusé… Le simple souvenir de son effroyable laideur me replongeait dans le mystère insondable de l'amour de ma femme, du sacrifice qu'elle avait fait d'elle-même à cet homme au teint cireux, au corps ignoble et suant, aux manières détestables, aux cheveux sales, à la peau couverte d'eczéma et au ventre secoué de flatulences.»

Fluck et S. J. se connaissent depuis l'université – «sa notoriété avait été immédiate en raison de son attitude arrogante et de sa saleté revendiquée» – et n'ont jamais vraiment perdu le contact. Fluck, exilé un temps aux Etats-Unis, envoie des cartes postales à la femme de son ami, du genre: «Les Américains sont exquis, parfaitement domestiqués et idéalement dépourvus d'intelligence. J'envisage d'en prendre un couple pour me tenir compagnie.» La paranoïa du critique s'aiguise soudain lorsque, souhaitant, après la Vénus de Botticelli, peindre le Grand Nu anglais, Fluck choisi la femme de son ami pour modèle. Et multiplie les humiliations envers lui, lors de jeux de société où le malheureux S. J. se voit contraint de mimer la démarche de l'alligator ou d'imiter le cri de la mite.

En gros, toute la petite société vacancière s'amuse à qui mieux mieux tandis que le critique, lui, passe ses journées à tenter en vain de soigner d'insondables gueules de bois qui ne font que décupler sa haine: «Comme je l'ai dit, il avait de mauvaises dents. Son haleine était pire. L'odeur de sa transpiration pire encore, dans la mesure où elle n'émanait pas d'une zone particulière de son corps, mais l'enveloppait complètement, telle une vapeur miasmatique.»

Bref la descente aux enfers du critique est favorisée et tout simplement rendue possible par la soif la mieux partagée du monde, celle d'une reconnaissance aussi aveugle qu'universelle. «N'est-ce toujours ainsi que les choses commencent, avec le sourire rayonnant de l'orgueil, les mains dressées vers le ciel, la bouche ouverte pour que votre propre nom y mûrisse, une seconde avant qu'une trappe s'ouvre sous vos pieds?»

La morale de ce putride et exemplaire état des lieux pourrait bien être que, corrodés par la puissance du moi et d'un individualisme fin de siècle délirant, les drames antiques de l'art et de l'amour ne peuvent plus s'exprimer qu'au travers de ce qu'ils sont devenus, une ultime grossièreté: «J'ai ressenti la poigne du Destin se resserrer sur mes testicules.»

Simon Mason

Portrait de l'artiste avec ma femme

Trad. de Pierre Guglielmina

Hachette Littératures, 280 p.