Culture

Livres. Pour Singer, le diable se cachait sous la tunique des anges

Le roman posthume «Ombres sur l'Hudson» dépeint avec verve une petite communauté d'immigrants juifs new-yorkais qui s'entraident et se déchirent. Un peu bavard mais attachant. Par André Clavel

Isaac Bashevis Singer

Ombres sur l'Hudson

Trad. de Marie-Pierre Bay

Mercure de France, 756 p.

Chez les Singer, on était rabbin de père en fils. On imagine l'ambiance lorsque, dans le Varsovie du début du siècle, le jeune Isaac Bashevis annonce à sa famille qu'il a choisi un tout autre sacerdoce, la littérature. «Vouloir être un literat était à leurs yeux presque aussi répréhensible que devenir renégat», racontera beaucoup plus tard l'auteur du Magicien de Lublin lorsque, couvert de gloire et de louanges, il ira chercher son Prix Nobel à Stockholm, en 1978. A l'époque, il vivait aux Etats-Unis depuis plus de quarante ans. Il était donc devenu profondément américain et, pourtant, il ne cessait de songer à sa Pologne natale, le royaume enchanté de son enfance, comme si les rabbins étaient toujours là.

Ils rôdent entre les pages des Ombres sur l'Hudson (Shadows on the Hudson), un trop gros pavé posthume que l'élégant et scrupuleux Singer, sorte de lutin talmudique échappé d'une toile de Chagall, n'aurait certainement pas laissé publier tel quel. Il aurait dégraissé cette saga écrite en yiddish et parue en feuilleton dans une gazette new-yorkaise à la fin des années 50, à raison de deux livraisons par semaine. Car le lecteur attentif constatera que le romancier se répète copieusement, perd certains personnages en chemin, brouille les pistes, tire à la ligne en attendant le prochain numéro. Et pourtant, malgré ses défauts, Ombres sur l'Hudson est du pur Singer. Toutes ses hantises sont là, sous forme de questions obsédantes: comment sauver l'âme juive? Comment vivre lorsqu'on n'est qu'un survivant? Comment croire au rêve quand votre peuple a traversé un cauchemar?

Le roman se situe dans le New York d'après-guerre, havre précaire où se débat une communauté de réfugiés et d'immigrants juifs. Ils s'affairent, s'entraident, se séduisent et, parfois, se déchirent en projetant leurs ombres tremblantes sur les eaux de l'Hudson. Certains ont fui l'Europe avant le carnage. D'autres sont passés par les camps de la mort ou ont vu leurs proches dévorés par l'hydre nazie. Tous sont meurtris, tourmentés. Mais prêts à transformer l'exil en patrie. Et impatients de renaître, coûte que coûte.

Parmi eux, Hertz Grein, incurable séducteur, brillant joueur d'échecs qui fait cavalier seul, d'une femme à l'autre. La première, Leah, son épouse légitime, est une figurante pâlotte qui gère une boutique d'antiquités sur la Troisième Avenue. La deuxième, Esther, sa maîtresse, est une pseudo-diva dont l'hystérie s'habille de visons racoleurs. La troisième, Anna, sa favorite, a été mariée à un cabotin puis à un névrosé qui l'a laissée désemparée, frustrée. Avec Grein, elle aura sa part d'amour fou, avant qu'il ne retombe dans les griffes de ses démons. Car le héros de Singer est un homme torturé. Un Job moderne tiraillé entre la chair et la sainteté, le boudoir et la synagogue. Comment avoir les faveurs de Dieu quand on ne cesse de le trahir? Comment gagner votre salut quand, à l'heure du shabbat, Lucifer vous ouvre les portes de Sodome? Avec Grein, Singer résume son étrange et paradoxal évangile, peut-être l'unique message de toute son œuvre, à savoir que le diable se cache souvent sous la tunique des anges.

Si la petite communauté des Ombres sur l'Hudson est pathétique, tellement attachante, c'est parce qu'elle s'avance en claudiquant vers la terre promise, écartelée entre le bien et le mal. Tous les personnages du livre sont des Janus. Grein, évidemment. Mais aussi le docteur Margolin, qui a vu sa femme partir avec un nazi et qui ne sait ce qu'il faut choisir, du pardon ou de la haine. Halperin, philosophe en rupture de dogme. Mrs. Clark, qui croit autant aux sorciers qu'au Messie. Chacun fait son tour de piste, sous l'œil d'un Singer lui-même déchiré entre son légendaire pessimisme et sa jubilation de conteur intarissable. Tellement intarissable que son roman sombre parfois dans les profondeurs de l'Hudson, victime de sa propre verve, et de la désinvolture de ses éditeurs.

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