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Livres: Sissi et Luigi Lucheni, Un couple indissociable d'incompris

Le centenaire de l'assassinat d'Elisabeth d'Autriche à Genève fait sortir de l'ombre la personnalité de son meurtrier, grâce à la publication des Mémoires de ce dernier.

Sans être un historien professionnel, Santo Cappon s'est de tout temps intéressé aux correspondances privées et aux divers documents qui permettent de reconstituer la vie quotidienne des époques passées. Il s'est en particulier passionné pour un manuscrit dont il a hérité: les Mémoires de Luigi Lucheni, l'assassin de Sissi, écrits en prison. A l'occasion du centenaire de l'attentat de Genève, il a entrepris de l'étudier et de l'éditer.

Le Temps: – Comment Luigi Lucheni en est-il venu à écrire des Mémoires?

Santo Cappon: – Lucheni a voulu expliquer au monde qui il était, d'où il venait. Mais ça n'était pas évident, parce que quand il est entré en prison, il baragouinait le français. Sa première ambition a été d'apprendre suffisamment le français pour pouvoir écrire ses souvenirs. Il a été aidé dans cette tâche par un philanthrope, Ernest Favre, qui était «visiteur honoraire des prisons». Favre a été son abbé Faria. Il a abordé le prisonnier avec le sentiment qu'on pouvait sauver son âme. Situation surprenante: d'un côté, la société genevoise a condamné Lucheni. «Qu'il soit voué à l'éternel oubli!», s'était écrié le procureur général Georges Navazza lors de son procès. Et d'un autre côté, elle lui délègue Ernest Favre. Je ne veux pas dire qu'on pardonne, mais on essaie de sauver son âme. Lucheni se met à lire. Aux livres édifiants proposés par Favre s'ajoutaient les romans du XIXe siècle et les encyclopédistes. En 1900, il dévore pas moins de cinquante livres!

– Quel était son but en commençant à écrire?

– Le titre exact de son manuscrit est: Histoire d'un enfant abandonné, à la fin du XIXe siècle, racontée par lui-même. Tout ce qui lui est arrivé de négatif est à mettre en relation avec ce fait. Luigi Lucheni a été abandonné par sa mère à sa naissance. Il a été recueilli dans des hospices et des familles d'accueil, mais il estime que la société a manqué à ses devoirs. D'autre part, il a lu Les Misérables ou Sans Famille, mais il leur reproche d'enjoliver la réalité. Il a voulu témoigner pour tous les enfants abandonnés qui, en général, n'ont pas le courage de prendre la parole.

– A vous lire, on a l'impression que Lucheni n'était pas malheureux en prison.

– Ce qu'il appréciait, c'était d'avoir la possibilité de s'instruire. Et puis, il aimait l'uniformité. C'était un homme d'ordre. Il avait même ambitionné d'être gardien de prison! Au service militaire, c'était un soldat exemplaire. Il avait trouvé dans l'univers carcéral un ordre semblable à celui qui régnait à l'armée: tout le monde y est logé à la même enseigne…

– A un certain moment, cette idylle prend fin…

– En mars 1909, alors que Lucheni terminait la première partie de son récit commencé en 1907, ses cahiers disparaissent de sa cellule. Le prisonnier le prend fort mal. Cela correspond à un changement dans la direction de la prison de l'Evêché. Alexandre Perrin, plutôt débonnaire, est remplacé par Jean Fernex, nettement plus répressif. Lucheni passe de plus en plus de temps au cachot. Le cachot était une épouvantable punition, qui consistait à isoler un prisonnier de trois à dix jours dans l'obscurité la plus totale, dans un espace de trois mètres sur deux, avec deux portes très épaisses, afin qu'aucun bruit ne parvienne de l'extérieur. C'est dans ce cachot qu'on l'a retrouvé pendu, en 1910.

– Dans vos commentaires vous faites un parallèle entre l'assassin et sa victime…

– C'étaient tous les deux des incompris. Quand on est incompris, le fait d'écrire, ça permet de remettre les pendules à l'heure. Lucheni a écrit ses cahiers, et quant à Elisabeth d'Autriche, on sait aujourd'hui qu'elle a laissé des centaines de poèmes, qui ont été récemment édités. Elle avait prévu que les revenus de cette publication iraient à l'enfance malheureuse. Aussi bien Lucheni qu'Elisabeth se définissent dans une vérité posthume. Il est difficile de faire un rapprochement entre deux personnages aussi dissemblables, mais ils avaient des points communs.

– Quel est pour vous le sens du centenaire de l'assassinat?

– Aujourd'hui le personnage mythique de Sissi prend le pas sur le personnage historique. Mais aurait-elle accédé au mythe sans sa fin tragique? Ce centième anniversaire est l'occasion de redonner à Lucheni sa vraie place dans l'Histoire. D'abord en lui-même, pour qu'on sache qui il est, mais aussi par rapport à Elisabeth. Avec le temps, victime et assassin forment un couple indissociable.

Les cinq cahiers des Mémoires de Luigi Lucheni sont exposés jusqu'au 13 septembre à l'Hôtel Beau-Rivage (13, quai du Mont-Blanc, chaque jour 10-18 h, entrée Fr. 10.–), où se tiendra un colloque international le jeudi 10 septembre un colloque scientifique présidé par le professeur Jean-Claude Favez (renseignements au tél. 022/

716 68 17, Mme Labre).

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