MYTHE LITTERAIRE

Livres: Sylvia Plath: Une écriture du désastre

On redécouvre l'auteur de «La Cloche de verre», grâce à la traduction de ses journaux et des poèmes qui ont fait sa réputation après sa mort prématurée.

Pour de nombreuses lectrices, La Cloche de détresse (rééd. en 1987 dans la coll. de poche L'Imaginaire) a été un livre culte dans les années 70: paru un mois avant le suicide de Sylvia Plath, qui venait de se séparer de son mari, le poète Ted Hughes, et vivait seule à Londres avec deux bébés, ce roman autobiographique raconte la dépression et l'internement d'une jeune Américaine brillante, dans un monde étouffant qui lui semble un mauvais rêve. L'expérience du vide et du manque y apparaît comme constitutive d'une vision du monde. Sylvia Plath avait décidé de publier ce roman sous un pseudonyme, moitié pour épargner sa famille, moitié parce qu'elle n'était pas certaine de sa qualité (la prose était pour elle «une phobie» qu'elle s'employait à vaincre). Cela dans le temps même où elle écrivait avec assurance à sa mère à propos de sa poésie: «J'écris les meilleurs poèmes de ma vie; ils me rendront célèbre.» Prévision vérifiée avec l'attribution à titre posthume du Prix Pulitzer à l'édition chronologique de ses Collected Poems (1981).

Ted Hughes a longtemps été la cible de vives critiques des milieux littéraires et féministes, qui lui reprochaient d'avoir édité les poèmes d'Ariel sans respecter les indications laissées par Sylvia Plath, d'avoir détruit le dernier volume de son journal et surtout d'être responsable de son suicide. Devenu en 1984 «Poet Laureate» chargé de célébrer les grands événements de la nation, Ted Hughes a toujours gardé le silence face à ces accusations. Mais, peu avant sa mort en octobre 1998, il a publié Birthday Letters, cycle de 88 poèmes écrits sur un quart de siècle où il évoque l'histoire d'amour vécue par deux jeunes poètes également doués et passionnés. Tenu pour un événement littéraire, l'ouvrage a dépassé les 100 000 exemplaires.

Trente-cinq ans de silence public contrebalancés par trente-cinq ans de souvenirs intimes: c'est ce qu'il faut garder en mémoire en abordant la lecture des Journaux 1950-1962 et des deux recueils poétiques de Sylvia Plath que son mari a fait paraître après Ariel: La Traversée (Crossing the Water) et Arbres d'hiver (Winter Trees). Pour ce qui est des Journaux, on peut dire que Hughes s'est livré à un véritable travail de censeur en opérant de nombreuses coupes de convenance, qui sont signalées par le mot «omission» entre parenthèses: c'est le cas du fameux récit de leur rencontre, fin février 1956, au cours d'une soirée très arrosée où elle lui mord violemment la joue, jusqu'au sang, lorsqu'il l'embrasse dans le cou: trois mois et demi plus tard, ils étaient mariés.

Quand elle ne s'exerce pas à dépeindre son entourage ou quelques célébrités d'une plume sans complaisance – ainsi le poète W. H. Auden discourant et gesticulant, «vilain garnement génial», «grande bouche tordue en un rictus très laid» –, Sylvia Plath se livre dans son journal à un perpétuel examen de conscience: elle analyse la qualité et les faiblesses de son travail poétique; s'exhorte à rester une «femme sans dessein, avec rêves de grandeur»; fait des listes de ce qu'elle veut apprendre: l'allemand, l'art (Klee, Chirico), le français; dit son admiration pour Henry James, Virginia Woolf ou D. H. Lawrence qu'elle lit «avec passion» pour trouver son propre style. Et réaffirme avec force son désir de mener de front une vie de femme, de mère et de créatrice.

Les alternances d'enthousiasme créateur et de total découragement par lesquelles elle passe sont celles d'une travailleuse acharnée, qui place très haut la barre de ses exigences, parce qu'elle pressent de quoi elle est capable sans parvenir à le réaliser, et qu'elle admire trop le poète avec qui elle vit pour ne pas vouloir qu'il soit fier d'elle sur le plan littéraire. Toujours excessive, celle qui se voit en «Lady Lazare» réagit à l'annonce que deux de ses poèmes ont été retenus par The New Yorker «en poussant des hourras et en faisant des bonds dans toute la pièce comme un haricot mexicain»; et quand elle les découvre imprimés, elle se décrit «excitée et au-dedans tout sourire velouté, comme un chat». En revanche, elle reconnaît volontiers que faire la cuisine ou recoudre des boutons lui pèse.

Ce journal des joies et des doutes d'un écrivain en devenir s'interrompt à fin 1959, juste avant le départ des Hughes pour l'Angleterre, après trois ans passés aux Etats-Unis: un cahier a disparu et le dernier a été détruit par Ted qui ne voulait pas que ses enfants Frieda et Nicholas «aient à le lire un jour». Il est complété de notes prises par Sylvia lors d'un séjour à l'hôpital en 1961 et de textes de 1962 où elle décrit leurs voisins du Devon. C'est dans la maison achetée par le couple que jailliront comme une source, après le départ de Ted, les poèmes d'Ariel: trente en un mois, écrits chaque matin avant le réveil de ses enfants.

Ceux que nous découvrons aujourd'hui en traduction française avec leur version originale en regard, préfacés avec une belle empathie par l'écrivain Sylvie Doizelet, font partie de la même ultime flambée créatrice. Mais les choix non justifiés de Ted Hughes font qu'on ne perçoit pas aisément leur organisation en cycles se répondant les uns les autres, avec la reprise de thèmes souvent familiers traités de manière énigmatique et elliptique. Comme si leur auteur voulait, suggère sa traductrice Françoise Morvan, dissimuler une vérité captée en un éclair de lucidité impitoyable. Ainsi le poème «Arbres», qu'on lira ci-dessous, cache-t-il son jeu sous une tonalité douce; mais il apparaît sous une autre lumière, beaucoup plus tragique, si on le rapproche d'un poème sur l'Holocauste dont il est le complément: car l'arbre est le symbole de la mémoire dans la tradition juive. Et c'est par le gaz que Sylvia Plath a choisi quelques semaines plus tard de mettre fin à ses jours.

Sylvia Plath. Journaux 1950-1962, Avant-propos de Ted Hughes, Trad. de Christine Savinel

Gallimard, 482 p.

Arbres d'hiver précédé de La Traversée, Préface de Sylvie Doizelet, Edition bilingue

Trad. de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie/ Gallimard, 282 p.

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