Patrice Gueniffey

La Politique de la Terreur

Essai sur la violence révolutionnaire 1789-1794

Fayard, 376 p.

La Terreur, longtemps considérée comme l'événement central de la Révolution française, n'est plus à l'ordre du jour. Pourtant, le siècle qui vient de s'achever n'a-t-il pas été par excellence celui de la Terreur et du terrorisme? Pour Patrice Gueniffey, la Révolution demeure cette matrice de la modernité politique si bien reconnue par François Furet et son école. A condition bien entendu d'en inscrire l'interprétation fondamentale dans une chronologie où la chute de Robespierre en 1794 marque l'impossibilité tragique d'achever ce qui a été entamé dès avant 1798, c'est-à-dire la double illusion de la rupture d'avec l'Ancien Régime et de l'institution d'un pouvoir innocent et transparent.

Pour étudier l'événement, il faut d'abord en tracer les limites temporelles. La tâche n'est pas aisée. Officiellement, la Terreur commence en automne 1793. Mais la lecture proposée par Gueniffey nous invite à remonter dans le temps, jusqu'en août 1792 bien sûr, mais plus avant encore, jusqu'à l'été 1789 et aux premières violences parisiennes. La date de la fin est également objet de réflexions et de controverses, puisque les hommes qui renversent Robespierre en Thermidor sont eux-mêmes des terroristes qui auront recours à la violence politique pour assurer leur pouvoir jusqu'à l'avènement de la dictature militaire napoléonienne.

Le macabre bilan dressé aujourd'hui fait l'objet d'un consensus assez général. Avec ses 250 000 victimes approximativement, soit 1% de la population totale de la France, la Révolution française occupe, hélas, une place honorable dans l'échelle des victimes de la terreur bolchevique et des génocides arménien, juif et cambodgien.

La Terreur dans quel but? C'est là une question essentielle à laquelle il est souvent répondu par des explications en quelque sorte extérieures à l'événement, qui privilégient soit la volonté de faire peur, soit l'intention d'éliminer l'ennemi intérieur. L'intérêt de l'étude de Patrice Gueniffey est notamment d'aller au-delà de ces interprétations massives et idéologiquement suspectes, et d'inscrire la Terreur dans un mouvement d'en bas, donc largement spontané, et d'en haut, correspondant à des stratégies de pouvoir politique ou culturel, comme celles qui poussent les Girondins à déclencher, en 1792, contre le compromis libéral passé avec la monarchie, une guerre intérieure qui finira par les éliminer. Si dérapage il y a, comme François Furet l'avait déjà montré il y a plus de trente ans, il n'est pas venu des circonstances extérieures seulement, mais il réalise en quelque sorte les potentialités de violence collective contenues dans l'événement révolutionnaire et ses origines.

Patrice Gueniffey s'arrête longuement sur la personne de Robespierre, car, même collective, la Terreur est aussi affaire de personnalité. Quel rôle joue l'Incorruptible, lui qui ne cesse de réfléchir à haute voix sur les buts de son action – fonder la république, moraliser les citoyens – jusqu'au pied de la guillotine? N'est-il pas, en fin de compte, plus un défenseur de la veuve et de l'orphelin que le fondateur d'un nouveau régime? Avec sa chute s'achève le règne de l'utopie et commence le temps de la politique. Il faudra presque un siècle aux Français pour s'en rendre compte.