Culture

Livres. Un essai qui dit tout sur le presque-rien

Isabelle de Montmollin recompose l'archipel de la riche pensée de Jankélévitch, ce voyageur du concept.Isabelle de MontmollinLa Philosophie de Vladimir JankélévitchPUF, 396 p.

Sans doute faut-il commencer, pour introduire à la philosophie de Vladimir Jankélévitch, par un plaidoyer. Car l'auteur du Traité des vertus n'appartient pas à la philosophie dominante, encore moins est-il un maître-penseur ou un faiseur de slogans. Il faut donc, pour ne pas en éloigner une fois encore le lecteur, quelques précautions. A cet égard, le premier chapitre que rédige Isabelle de Montmollin en ouverture de son livre sobrement intitulé La Philosophie de Vladimir Jankélévitch est une vraie réussite.

D'emblée, le décor est planté: Jankélévitch (1903-1985) n'est pas présenté comme un géomètre du concept, mais comme un voyageur. Il tient compagnie à la longue mais parfois souterraine lignée de philosophes, dont Montmollin dresse patiemment la généalogie, des Pères de l'Eglise à Bergson, pour qui «il n'est de connaissance vraie que par le biais d'un radical changement de regard, lié à une trajectoire intérieure, à un cheminement qui prend du temps, se frotte à des obstacles […] et vaut comme libération». C'est dire que sa philosophie est existentielle, au sens où la conversion du regard qu'elle propose vise à modifier notre perception de l'existence elle-même, plaidant pour un au-delà du «matérialisme physico-chimique» dont se targuent les «esprits forts».

C'est une pensée plus spirituelle qu'intellectuelle qui, contre la connaissance triomphante, prône ouvertement une forme subtile de méconnaissance: «Une connaissance à laquelle il manque quelque chose, disait Jankélévitch lui-même, peut être vraie, et une connaissance à laquelle il ne manque rien peut être fausse! N'est-ce pas un comble? Savoir tout ce qu'il y a à savoir, et en dépit de ce savoir encyclopédique ne rien savoir – voilà bien la dérision de la méconnaissance!»

Ce quelque chose qui manque au plein de la connaissance empirique, c'est ce fameux «presque-rien» que, dans une certaine provocation philosophique, Jankélévitch a voulu élever à la dignité d'un concept. Car il y a assurément quelque bravade à intituler ce qui deviendra son livre le plus célèbre Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, ce presque-rien qu'il caractérisait ainsi. «Le presque-rien est ce qui manque lorsque, au moins en apparence, il ne manque rien: c'est l'inexplicable, irritante, ironique insuffisance d'une totalité complète à laquelle on ne peut rien reprocher et qui nous laisse curieusement insatisfaits et perplexes. De quoi au juste ne sommes-nous pas satisfaits? Pourquoi ne sommes-nous pas comblés?»

C'est ainsi que chemine la pensée de Jankélévitch, à la fragile intersection de la métaphysique, de la poésie, de la théologie, de la sagesse mystique et de l'anthropologie existentielle. Isabelle de Montmollin suit pas à pas non pas tant les étapes que les aspects kaléidoscopiques de la conversion existentielle que propose l'œuvre de Jankélévitch, qui devrait permettre à son lecteur-disciple de retrouver une expérience spirituelle proche de la musique, de la joie et de l'amour… Le mérite de la philosophe lausannoise n'est pas tant d'avoir tenté la systématisation d'une œuvre qui par nature y résiste que d'avoir rétabli les sources infiniment riches qui ont inspiré le philosophe, notamment les sources russes qui l'ont directement nourri. Isabelle de Montmollin propose une sorte d'archéologie du savoir jankélévitchien, restituant tous les éléments d'un archipel qui paraît disparu – c'est sans doute pourquoi on ressort de la lecture de son livre la tête pleine de pensées semblant nous appeler d'un autre monde.

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