Entre consulter des archives et écrire l'histoire, il y a aussi loin que de la coupe aux lèvres, comme le prouve le débat sur l'attitude de la Suisse pendant la dernière guerre; mais sans archives, l'histoire ne peut pas être écrite. Née en 1917 (on peine à le croire en voyant sa vitalité!), la Bernoise Marthe Gosteli, issue d'une famille paysanne éclairée, consacre depuis bientôt vingt ans sa vie, sa maison et ses ressources à rassembler et sauvegarder un maximum de documents pouvant servir de base à l'écriture d'une histoire dont elle a été elle-même partie prenante: celle des femmes suisses en mouvement.

Les deux gros volumes qu'elle vient de publier (voir ci-dessous) concrétisent un projet littéralement «pré-historique»: livrer sans commentaire au public une importante série de textes écrits par des féministes suisses entre 1914 et 1963, assortis d'illustrations d'époque, permettant d'accéder directement aux événements tels qu'ils ont été vécus et interprétés par leurs actrices et observatrices. Un projet correspondant à la vocation spécifique de la Fondation Gosteli (Archives pour l'histoire du mouvement des femmes en Suisse), qui se veut une «dépositaire de sources», et qui a complètement envahi, depuis sa création en 1982, la vaste et belle demeure campagnarde de sa fondatrice, à Worblaufen, à quelques minutes de train de Berne.

La maîtresse des lieux circule agilement entre les étages et explique à la visiteuse le contenu des centaines (milliers?) de classeurs (traités contre l'acidité!) qui tapissent les parois, du sol au plafond: ici, tout ce qui concerne la lutte pour le suffrage féminin, là, des dossiers biographiques sur des femmes engagées connues ou moins connues. Ici, le fonds de l'Association des femmes abstinentes, là, la documentation sur le féminisme radical des années 70… Une pièce abrite la bibliothèque de l'Alliance de sociétés féminines suisses, une armoire est bourrée de cassettes audio et vidéo d'entretiens, sur les murs des escaliers, des photos et des caricatures évoquent les moments forts de la vie associative féminine et les campagnes politiques du siècle écoulé.

Le Temps: Qu'est-ce qui vous a poussée à devenir l'archiviste du mouvement des femmes?

Marthe Gosteli: Je pense qu'un jour viendra où la seule chose que toutes les femmes auront en commun sera leur histoire! Au cours de mes nombreuses années d'engagement féministe, comme présidente de la section bernoise de l'Association pour le suffrage féminin, puis au sein d'une communauté de travail réunissant différentes associations qui visaient ce même but, je me suis rendu compte de la quantité de documents qui étaient produits, et qui risquaient d'être perdus. J'avais une maison et un peu d'argent, j'ai décidé de les mettre au service de cette cause. J'ai rassemblé des fonds de différentes provenances, et depuis lors, je continue à recevoir des dons et à récupérer des documents promis à la destruction. J'ai aussi engagé des personnes pour classer tout ce matériel et pour m'aider à accueillir les chercheuses et chercheurs.

Quel a été votre objectif en éditant telles quelles les «chroniques féministes» qui figurent dans votre ouvrage?

J'aimerais que ce livre aide les historiennes d'aujourd'hui à comprendre comment se sont réellement passées les choses dans le mouvement féministe d'avant 1971 (date de l'obtention des droits civiques par les femmes suisses, ndlr.). Les jeunes femmes de la génération de 68 reprochent souvent au féminisme «bourgeois» de leurs aînées un excès de modération. Le retour aux sources permet de se rendre compte, d'une part, que ce féminisme était souvent très avant-gardiste par rapport à son contexte historique et voulait déjà changer la société; d'autre part, que certains choix de compromis ont été des choix stratégiques. Il fallait trouver le moyen de faire évoluer les mentalités, encore très arriérées jusque dans les années 60.

»Bien sûr, les pionnières ont fait des erreurs, mais chaque génération en fait. J'ai été très choquée par le rejet de l'assurance maternité et des quotas, mais je me dis aussi que les féministes d'aujourd'hui n'ont peut-être pas su s'y prendre pour faire passer leurs revendications, car elles donnent souvent une image négative du féminisme.

Ce livre est-il destiné uniquement aux personnes qui font de la recherche?

Non, ce que j'espère par-dessus tout, c'est qu'il puisse être utilisé comme base d'enseignement dans les écoles. Il n'y est pas seulement question des luttes juridiques, mais de tout ce que les femmes ont fait dans les domaines social, pédagogique, culturel, etc. On y trouve d'innombrables figures qui peuvent servir de modèles aux filles d'aujourd'hui et leur donner confiance en elles-mêmes.

Fondation Gosteli, Altikofenstrasse 186, 3048 Worblaufen.

Tél. et fax: 031/ 921 79 41,

tél. 031/ 921 02 22.