Nikki Gemmell

Love Song

Trad. par Michèle Valencia

Belfond, 325 p.

Tu es poussière et, de cette poussière, tu feras des livres. Sortie du néant, ou presque, la jeune Australienne Nikki Gemmell est née au pied d'un crassier, dans une famille de mineurs des antipodes. Le grand-père, le père, l'oncle, le cousin, tous tiennent la pelle et la pioche. Quant à elle, elle se cramponne à ce miraculeux stylo qui lui a permis d'échapper au sort obscur des sans-grade. Dans sa mémoire, des ancêtres bagnards débarqués d'Ecosse pour se creuser un trou au cœur du cinquième continent. Dans ses bagages, pas mal d'amertume mais, aussi, une volonté farouche d'en finir avec les bluettes exotiques à la sauce australienne. Car Miss Gemmell – aujourd'hui «exilée» à Londres – n'est pas du genre à minauder: elle écrit dru, sec, viril, avec des mots tranchants comme le silex. Qui découpent, en staccato, des histoires de routardes égarées et de crapahuteuses en cavale. «Nos mères australiennes ont appris à chasser, à survivre, c'est l'esprit des pionniers», explique Nikki Gemmell.

Son nouveau roman, Love Song, est le dernier volet d'une trilogie aventureuse consacrée à des «femmes en milieu hostile». Le premier, Traversée, raconte le rodéo polaire d'une amoureuse des blizzards qui brûle d'aller capturer le ciel sur les banquises de l'Antarctique. Le deuxième, Les Noces sauvages, tient du safari initiatique et de la chronique ethnographique: dans les déserts pourpres d'Australie, nous avons rendez-vous avec Snip, une amazone qui, au volant de sa camionnette, va requinquer son âme chez les Aborigènes Walpiri, au large d'Alice Springs. Ce beau roman, qui vient de ressortir en 10-18, est un road movie façon Easy Rider, avec un zeste de Le Clézio: fascination pour les cultures oubliées, ivresse du voyage, désir de se frotter à un ailleurs rédempteur.

L'ailleurs, dans Love Song, n'a plus le goût des sables ni des glaces, mais du fog londonien. Avec ce dernier acte de sa trilogie, Nikki Gemmell expédie la jeune Lillie, sa nouvelle héroïne, vers des contrées qui, pour une Australienne du cru, sont chargées d'insolite et de mystère: c'est en Angleterre que va débarquer Lillie, afin de s'inventer un destin dans cette île lointaine, «nichée sous les nuages et continuellement aspergée par un océan froid».

Une fille attachante, un peu cinglée, Lillie. Petite, elle vivait dans le giron d'une communauté affreusement bigote d'Australie, «le pays du bleu hurlant». Un jour, au village, un incendie criminel a détruit l'école. Sleet, le pasteur mormon, a aussitôt exigé que le coupable se dénonce. Et Lillie, 13 ans, a levé la main… Un geste incontrôlé. Une façon de se sacrifier et d'en finir avec ce monde étriqué, étouffant, bien trop étroit pour contenir les folles chimères d'une adolescente. «En ce jour tacheté de cendres, dit Lillie, je deviens quelqu'un qui fait ce dont nous rêvons tous – je choisis exactement la vie que je veux mener.»

Cette vie, c'est d'abord le châtiment: huit ans de «prison» dans la maison de ses parents avec, pour seul contact, la bibliothécaire locale qui lui apporte six livres par semaine. Pestiférée, à tout jamais bannie, Lillie finira évidemment par décamper: à 21 ans, elle quittera l'Australie et se retrouvera à Londres, sans amarres, sans rien. «Je possède désormais le passeport de mon pays d'adoption car, dans l'ancien, il y a trop de secrets, trop de rumeurs, et il est temps de tourner la page», dit Lillie. La suite? L'exilée rencontrera Dan, tombera enceinte, et racontera son histoire à l'enfant qui va naître, «ce petit astronaute abrité dans mon ventre».

Love Song: chanson d'amour et de désamour, complainte d'une fille du vent qui, comme toutes les héroïnes de la romancière australienne, a le diable au corps et le feu au derrière. C'est pourquoi la prose de Nikki Gemmell file si vite, si droit: dans la poussière du bush, une hussarde est née. Bon voyage!