Shashi Tharoor

L'Emeute

Trad. par Claude Demanuelli

Seuil, 334 p.

En Inde, où près de quatre cents millions de personnes parlent le hindi, l'anglais n'est maîtrisé que par une petite minorité de la population. Et, pourtant, ce sont les auteurs indiens anglophones que nous connaissons le mieux en Occident. Ils écrivent certes sur les décombres de l'empire britannique mais ils n'ont pas renié la langue du colonisateur. Cette langue, ils la pétrissent à leur façon. Et ils lui injectent les piments de la world fiction pour inventer «la littérature la plus authentiquement indienne des cinquante premières années de l'ère post-coloniale», comme l'affirmait récemment leur mentor Salman Rushdie.

Parmi ces écrivains, Shashi Tharoor, haut fonctionnaire aux Nations unies dont l'itinéraire louvoie entre Londres (naissance en 1956), Bombay et Calcutta (jeunesse) et les Etats-Unis (doctorat de sciences politiques). Dès son premier livre, Le Grand Roman indien, un subtil pastiche du Mahabharata, Tharoor a montré qu'il était l'une des voix les plus talentueuses de la diaspora indienne. Une des plus grinçantes, également. Ce qu'il a prouvé deux ans après dans Show Business, peinture à l'acide du cinéma hindi, une sous-culture qui est à la fois une faramineuse industrie et un narcotique national à l'usage des dupes.

Le nouveau Tharoor, L'Emeute (Riot), est un polar politique «monté» comme un kaléidoscope, dans un enchevêtrement de lettres et de journaux intimes, de rapports de police et d'articles de presse. Nous sommes dans une petite ville du nord de l'Inde, Zalilgarh, un assourdissant pandémonium où se télescopent charrettes démantibulées, buffles décharnés, mendiants, rickshaws et vendeurs ambulants. «La chaleur, la poussière, les mouches, la merde, la foule: les plus épouvantables clichés occidentaux sur l'Inde se vérifient ici», écrit Tharoor, qui ne tarde pas à mettre le feu aux poudres. Parce que, en plus de l'indescriptible pagaille, Zalilgarh est déchirée entre sa minorité musulmane et une meute de fanatiques qui veulent détruire la mosquée pour la remplacer par un sanctuaire hindouiste.

A la fin de l'été 1989, les manifestations se multiplient. Lakshman, le responsable de la police, ne peut rien faire pour apaiser les haines intercommunautaires. Soudain, la ville s'embrase et une émeute éclate. On compte une dizaine de victimes. Parmi les morts, Priscilla Hart, une jeune étudiante américaine qui venait de débarquer à Zalilgarh, où elle travaillait au sein d'une organisation humanitaire. Elle était totalement étrangère à ce conflit, et on l'a retrouvée poignardée à la périphérie de la ville, dans un temple en ruines. Pourquoi l'a-t-on sauvagement frappée? Crime? Vengeance? Confusion? Tharoor mène l'enquête, laquelle prend un tour nouveau quand on découvre que Priscilla était l'amante de Lakshman. Et que, le soir de son assassinat, elle avait rendez-vous avec lui dans ce temple qui leur servait de cachette…

Une histoire d'amour. Une histoire de mort, sur fond de fanatisme. Tharoor mêle les deux registres en peignant le naufrage d'une Inde abandonnée, abusée, souillée, où la misère fait le lit des haines et des passions. «Un pays plongé dans les ténèbres et l'ignorance», renchérit le romancier qui explique pourquoi, là-bas, tout est source de division: les langues, les castes, les déséquilibres régionaux, les classes sociales et, désormais, les religions. Autant d'obstacles dont L'Emeute dresse le minutieux inventaire entre le thriller, le reportage et le réquisitoire politique: un récit arlequin, parfois trop didactique mais fort précieux pour comprendre l'Inde aux multiples visages, aux multiples déchirures. Tharoor y ajoute quelques portraits effrayants. Celui, par exemple, de ce fondamentaliste hindouiste qui est prêt à «mêler son sang à la terre» afin que triomphent sa cause et son aveuglement. Comme le terrible Père obéissant d'Akhil Sharma (lire le SC du 19 janvier 2002), L'Emeute est une nouvelle chronique du chaos: celui d'une Inde déboussolée où la mort orchestre sa danse macabre, sous les hurlements des foules fanatisées.