Isabel Allende

La Cité des dieux sauvages

Trad. d'Alex et Nelly Lhermillier

Grasset, 366 p.

Pendant que l'assassin de son père plastronne au Chili devant ses fidèles, Isabel Allende poursuit dans son exil californien une belle carrière de romancière et de Shéhérazade. La Cité des dieux sauvages (La Ciudad de las bestias, 2002) semble promis à un grand destin éditorial puisqu'il va paraître simultanément dans plusieurs pays. Ce roman d'aventures pour adolescents (de 12 ans à n'importe quel âge) se bâtit sur un savant dosage de Jules Verne, des dernières tribus indiennes encore inconnues dans le lacis de l'Orénoque, de prodiges chamaniques et de Jurassic Park. Mais commençons par le commencement. Alexander Cold est un jeune Californien de 15 ans, dont la qualité principale est d'avoir beaucoup pratiqué l'alpinisme avec son père et appris de lui une grande maîtrise du vertige et de la peur. Sa mère, atteinte d'un grave cancer, doit entrer à l'hôpital, et le père se voit obligé de répartir les enfants: les deux sœurs chez la grand-mère et Alex chez une vieille tante excentrique et revêche qui habite New York.

Mais dès son arrivée, la tante Kate, grande voyageuse malgré ses 70 ans, fumeuse de pipe et siffleuse de vodka (un caractère indomptable qui pense qu'on n'élève pas les enfants avec du marshmallow), lui annonce qu'elle l'emmène avec elle dans une expédition organisée par le National Geographic aux confins du Brésil et du Venezuela: on y a signalé des créatures gigantesques, des sortes de yetis, qui déchiquettent les hommes et laissent derrière eux une puanteur atroce. Vol pour Manaus où ils retrouvent l'anthropologue français Ludovic Leblanc, personnage bouffi de vanité, un photographe, une doctoresse qui emporte des lots pour vacciner contre la rougeole les Indiens (surnommés les «gens de la brume», parce qu'ils apparaissent et disparaissent comme s'ils avaient le don de se rendre invisibles); et ils embarquent sur un rafiot qui remonte le Río Negro, guidés par Cesar Santos, dont la fille Nadia a le même âge qu'Alex…

Nadia sait faire surgir de nulle part un vieux chaman en imitant le cri de la grue. Elle a un double totémique qui est l'aigle. Dans une sorte de transe, Alex découvre que son double totémique est le jaguar. Isabel Allende, à partir d'un vaste savoir, nous initie aux mœurs et croyances indiennes. Ce qui est plus que louche, c'est la façon dont un entrepreneur avide et puissant fait accompagner l'expédition par des soldats. Les péripéties qui s'ensuivent dépassent l'imagination, mais on se laisse emporter par les épisodes de cette expédition haletante, dangereuse et fabuleuse.