Le romancier de Personnages dans un rideau (Seuil, 1991) s'interroge, en poète de la vie intérieure, sur son enfance de lecteur. Aurait-il toujours su lire, puisqu'il se souvient qu'entrant en classe pour la première fois, il a déchiffré sans peine les lignes du livre que lui tendait le maître? Ou plutôt ne sait-il toujours pas lire, à en juger par l'inquiétude et la perplexité qui continuent d'accompagner ses lectures d'adulte? Si l'apprentissage de l'écriture a laissé des traces tangibles, avec ses cahiers d'exercices alignant les lettres entre des rails, il n'en va pas de même de la lecture: elle semble lui avoir été accordée très tôt comme un don inattendu, celui de trouver refuge dans «cette villégiature solitaire» où il voyait s'enfermer les grandes personnes de son entourage.

Dans une langue magnifiquement soutenue, Baudry se fait l'archéologue de ses sensations premières de lecteur: il évoque le souvenir des grands albums qu'il aimait entasser sur son lit avant de s'embarquer pour la nuit, ou les diverses positions du corps adoptées pour lire: assis, couché à plat ventre, à genoux. Après celle à voix haute de ses premiers essais, il dit l'enchantement de la lecture muette, qui tient à ce qu'elle associe «le plus étranger et le plus intime, la langue d'un autre et le souffle de la voix interne». Et il fait retrouver le plaisir ancien de la répétition car, à cet âge, assure-t-il, on aime relire plutôt qu'on ne lit. Vient ensuite le temps des vraie lectures, pour lui celui des volumes à couverture de toile ivoire de la collection Nelson, qui coïncide avec le sentiment que son initiation est désormais achevée.

Aujourd'hui persuadé que l'oubli et la lecture ont partie liée, il conserve dans sa bibliothèque des livres dont il sait qu'il ne les rouvrira jamais, en vertu de la croyance venue de l'enfance qu'ils recèlent une part de lui-même sécrétée par la lecture: «Les bibliothèques qui encombrent nos murs sont à la fois des monuments élevés à la gloire de moments inoubliables passés à lire et des pierres tombales, des mémentos dressés pour nous rappeler les champs désertiques de tout ce que nous avons oublié.»

Jean-Louis Baudry

L'Age de la lecture

Gallimard, coll. Haute Enfance, 136 p.