Peter Weber

Bahnhofsprosa

Suhrkamp, 134 p.

On devrait s'en souvenir, car c'est un livre unique: à l'automne 1993, Le Faiseur de temps (Zoé, 1999) marque les impressionnants débuts de Peter Weber, alors âgé de 25 ans, et révèle un souffle épique et une créativité uniques parmi les auteurs de sa génération. Un talent confirmé par un deuxième roman, Silber und Salbader (Suhrkamp, 1999), d'une veine comparable malgré une composition moins achevée. A ce danger d'une exubérance trop peu contrôlée, l'auteur semble se montrer sensible, après trois ans de silence, puisque sa nouvelle œuvre exprime des ambitions plus modestes. En quatre parties de six brefs chapitres chacune, rien que des développements apparemment contrôlés avec rigueur, sous un titre ferroviaire qui ne porte pas à l'enthousiasme: Bahnhofsprosa.

Les intitulés de ces vingt-quatre subdivisions laissent pourtant songeur: «Trois Miracles», «Courtisans», «Le Sous-marin», «Le Poisson-perroquet», «Eglises et bateaux», «Le Plasma», «Roseaux»… Si la verve langagière de l'écrivain paraît assagie et engendre des périodes moins amples, son imagination reste imprévisible et d'une fécondité qui à chaque instant surprend et défie. Incroyables, les variations inspirées par le banal sujet d'une gare. Ce lieu très ordinaire se transforme en un édifice gigantesque, une vaste coupole, où se dresse un orgue monumental, recouvre un hall démesuré, lieu de rassemblement grouillant et cosmopolite, et sous la surface et jusque dans les profondeurs de la terre, une cité piranésienne abrite dans ses dédales, marchés et échoppes, les milieux sociaux et les corps de métier les plus divers. Se présente ainsi un univers fascinant où, du familier à l'insolite, dans l'agitation, les exhalaisons et les rumeurs, la vie prolifère à l'infini.

Même quand la masse l'entrave et la confine, des espaces s'ouvrent miraculeusement devant elle. Sur les parois du hall se profilent à l'improviste les mâts, les hampes multicolores et les roues à aubes d'un vapeur étincelant de blancheur qui, tandis que sa cheminée crache des angelots, vous entraîne vers le grand large au son d'une musique envoûtante. Une promenade dans les bas-fonds ouvre tout à coup sur les étendues et les splendeurs géologiques du massif alpestre, tandis qu'au marché, les poissons échappent soudain à la glace des étals et gagnent leurs frayères dans les profondeurs marines…

Défile ainsi une réalité on ne peut plus étrange, protéiforme, déroutante, grotesque, mythique. Dans la foule des péripéties, des figures et des paysages, inquiétants, prémonitoires ou comiques, se discernent des traits de notre époque. Mais le flot est si rapide et les sujets si abondants qu'on les entrevoit à peine et qu'ils n'interpellent guère. Les thèmes font défaut, ou ne sont que des ébauches. Restent pourtant une inventivité prodigieuse et une rare virtuosité descriptive: dans l'évocation des perceptions sensorielles, l'allusivité des formes, l'esquisse des métamorphoses. Assez pour admirer.