Ivan Klima

Esprit de Prague

Amants d'un jour, amants d'une nuit

Trad. par Béatrice Dunner

Les deux aux Ed. du Rocher, coll. Anatolia, 236 p. et 250 p.

Prague, la ville dont il est bon de rêver longtemps, avant de la découvrir. Prague, le vitrail de la Bohême, l'Atlantide où l'Europe baroque a jeté les amarres. Gustav Meyrink, dans son Golem, en fait la patrie des fantômes. Franz Werfel, dans ses poèmes, chante ses jardins et ses dômes. Bohumil Hrabal la plébiscite pour la qualité de sa bière et son sens de l'extravagance. Rilke y plante les décors de ses Histoires pragoises. Kafka s'y égare, cherchant inlassablement la pierre philosophale dans cette rue des Alchimistes où il naquit. Vladimir Holan et Jaroslav Seifert taguent leurs poèmes sur ses murs. Vitezslav Nezval se laisse caresser par ses «doigts de pluie».

On n'en finirait pas de feuilleter l'anthologie pragoise. Et il faudra désormais y ajouter le livre d'Ivan Klima, Esprit de Prague (The Spirit of Prague), traduit à partir de sa version anglaise. C'est un recueil d'essais littéraires et historiques, avec un gros plan sur la ville «aux cent clochers», fruit d'une fusion miraculeuse entre les trois cultures – tchèque, allemande, juive – qui s'y sont côtoyées au fil des époques. Mais, s'il s'enlumine de nostalgie, le tableau de Klima est souvent teinté d'amertume. Car Prague, qui s'est forgée dans l'adversité, reste pour lui une cité blessée, divisée, tiraillée entre liberté et servitude. C'est pourquoi son véritable centre – son cœur spirituel – se situe sur une fragile passerelle vieille de sept siècles: le pont Charles. «Il est, explique Klima, l'emblème même de la place qu'occupe la ville en Europe, ce continent dont les deux moitiés se sont cherchées si longtemps.»

L'esprit de Prague? C'est dans le contraste, dans le paradoxe qu'il se dévoile. Paradoxe historique, religieux, politique. Et aussi littéraire: à quelques semaines de distance, la ville a donné naissance à deux génies totalement opposés – Franz Kafka, le somnambule «enfermé dans son ascétisme», et Jaroslav Hasek, le funambule désopilant dont le légendaire humour a servi de bannière à la résistance tchèque. «Les citoyens de Prague, poursuit l'auteur d'Amour et ordure, ont asséné le coup de grâce à leurs dirigeants méprisés non par l'épée, mais par la plaisanterie.»

On navigue dans ces pages en allant d'enchantements en désenchantements. La vie de Klima, d'ailleurs, est à cette image: né en 1931, il a connu le nazisme, les camps, les régimes autoritaires, les samizdats mais aussi le Printemps de Prague, l'agitation libertaire puis le triomphe de la Révolution de velours en 1989. Dans les autres textes du livre, Ivan K. parle de Joseph K. et de Kafka (remarquablement), de sa jeunesse dans une famille juive agnostique, de sa déportation en 1941 dans le camp de Terezin, des relations entre littérature et pouvoir, des méfaits du soviétisme sur la culture, des nouvelles idoles d'une modernité avide de bluff, du démantèlement de la Tchécoslovaquie et du tragique déclin de sa langue.

Côté fiction, il faut lire le subtil – mais amer! – recueil de nouvelles où Klima éclaire l'amour à la lumière du désamour: Amants d'un jour, amants d'une nuit (Lovers for a Day). Des histoires de couples qui se font, se défont, se rabibochent, se perdent dans des eaux troubles où se mêlent dérision et tristesse. Il y a des femmes qui sacrifient leur foyer pour quelques heures de folie, des hommes qui plaquent épouses et enfants en croyant reconstruire leur vie, une pauvre fille qui ne se remet pas d'une rupture, des flirts hâtifs condamnés à l'oubli, des couples qui n'ont plus rien à se dire, des passions soudaines qui s'égarent dans les impasses de Prague. L'amour? C'est dans sa version borderline que Klima le peint. C'est quand il est en morceaux qu'il le traque, quand il devient un fardeau au lieu d'être une jouvence. Et quand les amants d'une nuit s'éveillent en constatant que les lunes de miel sont des lunes de fiel…