William Boyd

A Livre ouvert

Trad. de Christiane Besse

Seuil, 522 p.

Les dames rêvent de l'avoir pour gendre. Les éditeurs rêvent de le voir écrire un nouveau best-seller. Les lecteurs rêvent qu'il les expédie encore sous les tropiques, au pied du Kilimandjaro, sur les plages de Brazzaville ou dans les bras de Nathalie X. Bref, tout le monde est d'accord sur le Wonder Boyd de Sa Majesté: beau gosse, bon coup, romancier de talent. Que l'on fête partout. Chez les libraires, mais aussi dans les celliers de Dordogne, où il s'est offert un petit vignoble (cabernet sauvignon) qui lui sert d'abbaye de Thélème, trois mois par an. Pour le reste, William Boyd s'occupe de cinéma (de plus en plus) et gère une œuvre au long cours où Dickens fait bon ménage avec Evelyn Waugh. Quant à son évangile littéraire, l'auteur d'Un Anglais sous les tropiques le résume en ces termes: «Je crois qu'on peut diviser les romanciers en deux catégories: ceux qui aiment l'invention et ceux qui écrivent leur autobiographie.»

Dans A Livre ouvert (Any Human Heart), le Britannique inaugure une troisième voie: il réussit l'exploit d'écrire l'autobiographie… d'un autre! Un autre qui n'existe pas, qu'il invente de toutes pièces en parlant à sa place à la première personne: voici donc, sur sept décennies, les carnets intimes du surprenant Logan Mountstuart. Comme s'il était à la fois son sosie et son clone, son psychanalyste et son marionnettiste, Boyd se penche sur la fictive épaule de son héros pour raconter sa vie orageuse entre Montevideo, où il naît en 1906, et la maison du Lot où il s'éteint à 85 ans, avec un livre de Tchekhov à son chevet.

Beau prétexte: en confessant cet Anglais qui fut écrivain (deux romans), critique (un essai sur Shelley), reporter, amateur d'art et même agent secret, Boyd en profite pour ressusciter quelques grandes aventures – intellectuelles et politiques – de ce temps. Car Logan Mountstuart est un patchwork, une figure emblématique sur laquelle se superposent les visages de Malraux, de Kessel, de Ian Fleming, d'Hemingway. «Sa réussite consista surtout à se trouver là où il fallait quand il le fallait au cours de la majeure partie du siècle», explique Boyd, qui expédie son héros aux quatre coins du monde, entre les collèges britanniques et les greens de Biarritz, les plages grecques et les lits de quelques Lolitas. Et, surtout, dans l'Espagne déchirée de 1936, où il couvre les événements pour un journal américain. Puis dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle il est nommé lieutenant au service de la Naval Intelligence Division. Ce qui lui vaudra, au terme d'un scénario à la John Le Carré, d'être arrêté en 1944 en Suisse, «une fosse à serpents de paranoïa et de nervosité militaire». Avant d'être emprisonné au bord du lac des Quatre-Cantons, et de s'envoler vers New York pour tourner une nouvelle page de sa vie en compagnie, cette fois, des peintres d'avant-garde regroupés autour de Motherwell et de Pollock.

Logan, c'est une existence imaginaire parfaitement vraisemblable, à laquelle Boyd ajoute quelques rencontres très people. Le duc de Windsor aux Bahamas. Joyce dans un restaurant de Saint-Germain-des-Prés. Virginia Woolf et Aldous Huxley sur les rives d'un lac anglais. Hemingway à Madrid, pendant la guerre d'Espagne. Picasso dans son atelier parisien, puis dans sa villa de Cannes lors d'un déjeuner avec Simone Signoret, qui ressemble «à une barmaid française fabuleusement belle». Autant de fragments qui composent un puzzle où Boyd signe une sorte d'autoportrait fantasmé, en surfant sur le siècle. «Nos vies sont-elles la somme des mensonges que nous fabriquons?» demande Logan. On pourrait lui répondre, avec Aragon, que les mensonges disent toujours la vérité. C'est pourquoi ce «roman» sonne si juste: parce qu'il raconte un être en devenir, avec ses triomphes et ses égarements, ses éblouissements et ses doutes. Cet être-là est l'alter ego de Boyd, mais aussi le modèle de tout écrivain qui rêve de se réinventer, à livre ouvert.