Les maux les plus funestes de cette fin de siècle sont sans doute le nationalisme, la quête morbide des racines, l'hystérie identitaire. On massacrait hier au nom des idéologies et des utopies. Aujourd'hui, c'est au nom de la purification ethnique. Pour lutter contre ce redoutable fléau, les écrivains ont inventé une arme. Elle porte désormais un nom: la world fiction. De quoi s'agit-il? Non pas d'un nouveau gadget littéraire, Dieu merci, mais d'un gigantesque mouvement dispersé aux quatre coins du monde: une internationale de l'imaginaire dont les membres sont des citoyens du globe, des migrateurs qui naviguent entre les continents et les langues.

Leur mission? Inventer une littérature bigarrée et multicolore. Surfer sur l'universel. Fustiger les vieux réflexes tribaux. Revendiquer une sorte de bâtardise planétaire. Leur évangile? Le métissage. Et s'il fallait leur attribuer un slogan, on pourrait citer ces mots prophétiques de Cioran: «Ne pas s'enraciner, n'appartenir à aucune communauté, telle est ma devise.»

La world fiction correspond donc bien à une nouvelle aspiration. D'ailleurs, ses adeptes se ressemblent. Ce sont souvent des réprouvés, des fils des anciennes colonies britanniques, et ils écrivent pour la plupart en anglais. Nés après la guerre au large des océans lointains, brutalement arrachés à leurs familles, ces apatrides ont émigré en Occident, où ils assument avec allégresse leur déracinement: aucune nostalgie du pays natal, pas de gémissements sur leur condition de métèques mais, au contraire, une volonté de faire de la diaspora un atout.

Ces écrivains vivent presque tous entre Londres et Toronto, les deux capitales de la world fiction. Tout a commencé au début des années 80, quand un inconnu débarqué de Bombay, Salman Rushdie, publia un magnifique roman cosmopolite – Les Enfants de minuit – qui allait devenir le symbole de cette génération vagabonde. Puis d'autres noms apparurent. Venus du Japon (Kazuo Ishiguro, Booker Prize 1989 pour le remarquable Vestiges du jour), du Nigeria (Ben Okri, autre Booker Prize), du Pakistan (Hanif Kureishi, l'auteur du Bouddha de banlieue), de l'Inde (Shashi Tharoor, Amitav Ghosh, Vikram Seth, Rohinton Mistry).

Et bien sûr Derek Walcott, ce Nobel polyglotte, cet Arlequin des Caraïbes qui rêve de déchirer nos passeports et de disperser nos arbres généalogiques aux quatre vents d'un œcuménisme réjouissant. «J'ai du Hollandais en moi, du nègre et de l'Anglais», clame-t-il avant de passer le relais à un autre rejeton de Babel: Michael Ondaatje, l'éblouissant romancier sri-lankais de Toronto. Il faut absolument lire son Homme flambé pour mesurer la puissance visionnaire de la world fiction: dans le huis clos d'un palais italien en ruines, quatre Robinsons sans pedigree dénoncent les ravages d'une civilisation européenne frileusement repliée sur elle-même, victime d'un patriotisme borné qui fomente les guerres et attise le fanatisme...

Du côté de la francophonie, cette littérature mondialiste a également de fervents disciples. Ils viennent eux aussi des anciennes colonies. Du Maghreb, d'Afrique noire. Et surtout des Antilles: Daniel Maximin, Maryse Condé, Edouard Glissant, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, tous ces mulâtres sont en train de frotter la langue usée de la vieille métropole aux soleils flamboyants du parler créole, de ses mythes et de sa fabuleuse musique.

«L'écrivain n'a pas une seule langue, il se déplace entre les langues comme on se déplace entre les terres. Il refuse les atavismes et crée des espaces multiples», affirme Patrick Chamoiseau. Et Raphaël Confiant d'ajouter: «Nous sommes tous des déportés, des trafiqués. Nous avons tous perdu notre nom. Pour nous, ce qui est normal, c'est la différence.»

Quant au manifeste de la world fiction, c'est un livre de Salman Rushdie, Patries imaginaires. Il y explique qu'il s'est toujours farouchement opposé aux ghettos, aux intégrismes culturels ou religieux, à la séquestration des traditions dans des bunkers géographiques. Fier d'être un «bâtard de l'Histoire», il nous rappelle qu'il a grandi à Bombay, melting-pot où se brassent les influences hindoues, musulmanes, chrétiennes et orientales. L'idée la plus dangereuse aujourd'hui? Le concept de pureté, dont les funestes apôtres ont inventé Auschwitz et Sarajevo, répond Rushdie avant de commenter ses propres romans. Lesquels «célèbrent l'hybridation, l'impureté, le mélange, la transformation issue des combinaisons nouvelles entre les êtres humains».

Si le jazz et la world music furent des cocktails d'inspirations très diverses, la world fiction est, elle aussi, un extraordinaire pari. Un pari pour la différence. Un éloge de ce que Chamoiseau appelle la «diversalité», l'Africain regardant l'Européen avec l'œil d'un Oriental… «Toute création implique de se rendre étranger à soi-même. Créer, écrire, ne revient pas à exprimer une culture mais à nous en arracher, dès lors que celle-ci se referme en normes et en diktats», dit Michel Le Bris dans un très précieux numéro spécial de la revue Gulliver (N° 3, 1999) consacré à la world fiction.

L'enjeu, évidemment, n'est pas seulement esthétique. Il est politique, car ces auteurs balaient nos préjugés en brisant nos miroirs narcissiques. Etant des transfuges et d'éternels déracinés, ils portent sur le monde un regard qui implique la distance, la sérénité, la tolérance. C'est cela, le message de la world fiction: écrivains de tous les pays, unissez-vous… Rien de plus réjouissant!