Une vallée, deux étangs, des cigales qui «saturent les montagnes de leur stridulation». Un rayon de soleil qui, soudain, «réveille des souvenirs enfouis». Trois geishas en train de faire la sieste sous le toit d'une cahute. Un tendre vent d'automne, comme une promesse de baiser. Sur un sentier, une adolescente portant un fagot de kakis. Le rouge flamboyant d'un fruit. Un lac, un pont, un couple enveloppé de brume. Des magnolias éparpillés sur le sol, «telles des barques blanches». Deux vieillards nourrissant une couvée de milans. Le reflet de la lune dans un miroir. Une statuette qui tremble sur un meuble. Et des phrases comme celle-ci: «Il n'y a pas plus fragile que les jeunes filles. D'une certaine manière, aimer, en soi, signifie qu'elles se brisent.»

Lire les Récits de la paume de la main, c'est saisir des bruissements, des musiques, des mouvements fugaces, des images aussi impalpables que des ombres, mais qui nous marquent comme un fer rouge: ce précieux recueil, où sont rassemblées une soixantaine d'histoires ultracourtes, a la légèreté d'un bonsaï, la fragilité d'une baguette de mikado… Bref, du pur Kawabata, un romancier qui peint plus qu'il n'écrit. Et dont le pinceau, si fin, si dansant, aurait pu appartenir aux maîtres de l'estampe japonaise.

Publiées dans des revues entre 1921 et 1964, ces nouvelles sont les pétales échappés d'un bouquet dont les fleurs les plus odorantes se nomment «Les belles endormies», «La danseuse d'Izu», «Tristesse et beauté», «Pays de neige», «Le maître ou le tournoi de go»: une symphonie de parfums et de couleurs qui permettent de reconstituer toute la palette du Prix Nobel 1968. Du plus sombre au plus lumineux, du plus tragique au plus romantique. Avec, chaque fois, la même virtuosité pour brosser un portrait en quelques mots, créer une atmosphère ou tisser le fil d'un destin en quelques lignes. Maître du dépouillement, adepte du fragmentaire, Kawabata ne pouvait qu'éblouir ses lecteurs en leur offrant ces condensés d'écriture: comme la quintessence d'une œuvre qui sut si bien renouer avec l'art de la fugue.

Voilà donc une belle façon de célébrer le centenaire de la naissance du grand Japonais, qui se suicida en 1972 (deux ans après Mishima), peut-être à cause de la terrible blessure dont il n'avait pas pu se guérir: orphelin à trois ans, Kawabata ne cessa de vouloir recomposer le visage à jamais disparu de sa mère. D'où cette image obsédante de l'absence, cette noire chimère qui se profile dans ses romans. D'où, aussi, ces multiples portraits de femmes qu'il esquisse dans les Récits de la paume de la main: des êtres souvent lointains, évanescents, dont les frêles silhouettes s'estompent au bord de la page, avant de s'effacer dans les limbes de la rêverie. Une rêverie à laquelle nous sommes invités à participer, au gré de nos fantasmes, de notre propre sensibilité.

Allusions autobiographiques au traumatisme de l'enfance, proses poétiques, lambeaux d'une conscience en plein bouillonnement, essais d'écriture automatique, scénarios plus réalistes, ces récits couvrent un éventail très large. Et évoquent, sur quatre décennies, toutes les hantises de l'écrivain: amours adolescentes, solitude, histoires de famille, plongées dans la folie, voyages vers la mort, souvenirs de la vie de bohème dans le Japon des années vingt, quête d'une pureté qui peut s'avérer meurtrière…

Autant de haïkus romanesques, dont la fulgurante brièveté plaisait tant à Mishima. «Tout en intercalant dans la narration des hésitations et des ruptures, expliquait-il, la technique de Kawabata consiste à faire briller un instant, tel un éclair, une phrase inquiétante.»

C'est cette phrase-là, magique, surréelle, arc-boutée à l'au-delà, qui fuse tout au long du recueil de Kawabata, dont le dessein est résumé par un personnage d'«Une fleur blanche», écrit en 1924: «Montrez-moi votre âme en la posant sur la paume de ma main. Telle une boule de cristal. Et moi, je la dessinerai avec mes mots…» Dessiner une âme avec des mots: pas de plus belle définition de la littérature. Kawabata? L'absolu au creux de la main. Un enchantement.

YASUNARI KAWABATA

Récits de la paume de la main

Trad. par Anne Bayard-Sakai et Cécile Sakai

Albin Michel, 313 p.