JAPON

Livres - Yôko Ogawa, maîtresse des ténèbres

En suivant une longue descente dans l'enfer sadomasochiste, la romancière explore, d'une écriture immaculée et vertigineuse, le malaise d'être. Yôko OgawaHôtel IrisTrad. par Rose-Marie Makino-FayolleActes Sud, 240 p.

Son grand-père était un prêtre shintô. Elle est, elle, une des diablesses des lettres nipponnes. Une sorte de succube au sourire triste, élevée dans le château de Sade et nourrie de cette «écriture blanche» qui frissonne à la surface des livres de Marguerite Duras, sa romancière favorite. Peintre de nos perversions et de nos égarements, Yôko Ogawa évoque aussi l'une de ces «belles endormies» – le feu sous la glace – qui hantent l'œuvre de Kawabata. Elle le cite souvent et s'approprie sa célèbre devise: «Il est plus facile d'entrer dans le monde des démons que dans celui des choses réelles.» Mélangeons donc Les cent vingt Journées de Sodome, Moderato Cantabile et Pays de neige, ajoutons-y les audaces fantasmatiques de la jeune littérature japonaise, et nous aurons une vague idée de l'œuvre incomparable, suffocante et obsédante de Yôko Ogawa.

En 1995, l'auteur de La Grossesse – couronné par le prestigieux Prix Akutagawa – se trouvait au festival de Saint-Malo, en France. Elle en repartit avec l'envie de s'inspirer de cette ville fortifiée dans son prochain livre: Hôtel Iris (Hoteru Airisu) était né… Nous sommes dans une station balnéaire ceinturée par de hauts remparts, en compagnie de Mari, 17 ans, modeste soubrette à laquelle la romancière va forger un destin de Lolita. Elle trime à l'accueil de l'hôtel Iris, aux côtés d'une mère affreusement pingre et d'une domestique cleptomane. Une vie routinière, triste à mourir. Jusqu'au jour où Mari aperçoit un homme à la silhouette légèrement voûtée, un solitaire qui habite sur l'île voisine. Sa voix et l'élégance de ses mains la fascinent. Aussitôt, elle s'entiche de lui. Follement, violemment, aveuglément. «Son visage, raconte-t-elle, ne possédait aucun signe particulier en dehors de l'ombre de la vieillesse.» Son nom? Elle l'ignore. Elle sait seulement qu'il a perdu sa femme, qu'il est traducteur de russe et qu'il a fort mauvaise réputation.

Commence alors, pour Mari, une longue descente dans un enfer sadomasochiste que Yôko Ogawa décrit en pointilliste minutieuse, avec le scalpel d'une écriture qui glace et qui trouble. Après leur première rencontre, le «traducteur» et la jeune fille se fixent des rendez-vous clandestins devant le kiosque d'un accordéoniste, au bord de la mer. Ils marchent, observent les mouettes qui dessinent leurs arabesques sous un ciel immobile, pesant, fantomatique. Parfois, l'homme caresse Mari tendrement, comme un père. Et puis, un jour, il l'entraîne dans son repaire – une maison insulaire tapissée de livres et de dictionnaires –, la force à se déshabiller, la lèche, la ligote à l'aide d'une cordelette. Elle souffre, mais elle tire de ces tourments un plaisir intense. Et revient régulièrement se livrer à ses fantasmes et à ses extravagances, se laisser humilier, recevoir ses coups de cravache, entendre le crissement des ciseaux avec lesquels il découpe ses sous-vêtements.

Qui est cet homme? Un pervers? Un désespéré? A-t-il étranglé sa femme avec le foulard taché de sang que Mari a découvert dans un tiroir de sa maison? Quel est son secret? «Même la mort ne m'est pas permise, confesse-t-il un jour, et je suis obligé d'errer éternellement aux confins du monde. Me noyer dans le désir physique me permet de vérifier que je suis toujours là.» A quoi Mari répond: «Plus la chair au service de laquelle je suis est laide, mieux c'est. Cela me permet de me sentir vraiment misérable. Lorsqu'on me brutalise, lorsque je ne suis plus qu'un bloc de chair, naît enfin au fond de moi une onde de pur plaisir.»

C'est la maladie des âmes, le dérèglement des corps et l'égarement des passions qu'explore ce conte immoral, en accumulant des scènes de déviance sexuelle et des rituels fétichistes qui sont les pathétiques symboles d'une impossibilité de vivre. Ce mal d'être, Yôko Ogawa le transmet à son lecteur sans la moindre fausse note: la pureté immaculée de son écriture contraste étrangement avec les ténèbres qui l'étouffent. Car tout est détraqué dans Hôtel Iris, à l'instar du neveu du «traducteur», un jeune aphasique qui a subi une ablation de la langue, et qui est contraint de griffonner des lambeaux de parole sur son bloc-notes.

A la fin, la mer engloutit l'énigmatique amant de Mari et elle retourne à sa petite vie sans vie. On en reste là, en proie à ce vertige qui est une des constantes de la littérature japonaise, depuis Osamu Dazai. Il appartenait à ce que l'on a appelé «la génération de la défaite». Yôko Ogawa, la virtuose du malaise, en est l'héritière.

Publicité