Fête
Voyageur au long cours, l’écrivain a ses racines dans la région morgienne et la viticulture. Il est un des deux librettistes de la prochaine Fête des Vignerons. L’auteur d’«Estive» évoque cette aventure entre dieux antiques et biodynamie

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«Heureux qui comme Ulysse/A fait un beau voyage […] Et puis a retrouvé après/Maintes traversées/Le pays des vertes années». Chantés par Georges Brassens, une de ses idoles, ces vers parlent de Blaise Hofmann. Né dans les vignes de La Côte, ce solide gaillard terrien à la blondeur viking et aux yeux bleus comme le Léman au printemps a pris un jour un billet aller simple qui l’a mené jusqu’à Vladivostok. D’autres voyages ont suivi dont il a tiré la matière de ses livres. Revenu s’installer près de son village natal, il plonge au plus profond de la glèbe vaudoise en co-écrivant avec Stéphane Blok le livret de la Fête des Vignerons.
Ce mouvement lui semble «assez logique. Le voyage est aussi important que le retour. Je me suis toujours réjoui de rentrer. Après le dépaysement, il y a le «repaysement». Je fais partie de ces gens qui ont besoin d’aller voir ailleurs pour entretenir leur regard sur la réalité proche.»
Depuis la terrasse de Blaise Hofmann, à Reverolle, on voit le château de Vufflens, de paisibles vallonnements, le Léman embrumé que domine au loin le Mont-Blanc étincelant. Les vignes de son père sont à quelques minutes. L’écrivain nomade a repris cette année le petit domaine de 7000 m² (environ 7000 bouteilles). Il a invité ses partenaires, Stéphane Blok, les compositeurs Jérôme Berney et Valentin Villard, à faire les vendanges. Le vin, il connaît. Avec des copains, il a d’ailleurs ouvert sur les quais de Morges La Coquette, une buvette estivale proposant une carte régionale.
Fado alpestre
La Fête est un nouveau voyage: «Elle permet un travail d’anthropologue sur cette tribu qu’est la Confrérie des Vignerons», sourit Blaise Hofmann. Jamais, dans ses jeunes années, il n’aurait pensé à collaborer aux bacchanales veveysannes. Lors des dernières, en 1999, il voyageait en Iran et tenait cette tradition séculaire pour un «machin militariste, phallocrate qui sentait la poussière et le renfermé».
Depuis une dizaine d’années, l’identité lémanique est venue motiver son écriture. Il a signé l’adaptation théâtrale de La beauté sur la terre, de Ramuz, cet hymne sublimant l’adret viticole. Et commencé à rêver de la Fête. Ce basculement coïncide avec Estive, un récit retraçant quatre mois passés sur l’alpage à garder les moutons: «J’ai compris qu’on pouvait être libertaire et aimer les traditions. Il ne faut pas les laisser à certains partis populistes. Les traditions me parlent quand elles ont des mises à jour, quand elles évoluent, quand elles respirent.»
Le travail sur le livret a commencé par deux résidences d’une dizaine de jours rassemblant tous les créateurs choisis par le metteur en scène Daniele Finzi Pasca. De ces rencontres est issu un synopsis découpé en quelque vingt tableaux. Pour Blaise Hofmann, qui a fait ses premières vendanges à l’âge de 4 ans, qui a une formation d’historien et a tâté du journalisme, «l’écriture est la mise en forme d’une enquête sur le terrain réel». Il s’est donc immergé dans les archives de la Confrérie et le monde de la vigne.
Il a lu tout ce qui a été écrit sur le sujet, Ramuz, Les ignorants, une bande dessinée de Davodeau, ou Chantevigne, de Renée Molliex, une vigneronne de Féchy qui a trouvé «mieux que personne les mots pour chanter le travail de la vigne». Afin de comprendre la réalité de la viticulture aujourd’hui, il s’est entretenu avec de nombreux vignerons de Vaud et d’ailleurs, privilégiant les jeunes, les femmes et les secondos.
Regard neuf
Sans chamailleries, leur inspiration différant passablement, Blaise s’est approprié les tableaux directement liés à la vigne, laissant à Stéphane les autres. Son partenaire, auteur-compositeur-interprète, l’a aidé sur des points de métrique et initié à une forme d’écriture «chantante, scandante». Par rapport aux Fêtes de 1977 et 1999, le lyrisme est évacué pour se rapprocher de la matière.
Le livret s’inscrit dans la tradition en reprenant un personnage de 1905, un air de 1927… Le ranz des vaches, ce «fado alpestre», est naturellement au programme, de même que les Cent-Suisses, rejoints par Cent-Suissesses. En revanche, Bacchus et autres divinités antiques ont été virés. Introduites au XVIIIe siècle pour «apposer un vernis culturel à une fête de culs-terreux», Cérès et Palès n’apparaissent que sous forme de références aux forces telluriques dont elles sont la personnification. «Les belles déesses grecques étaient des potiches. Elles ne faisaient que saluer la foule en agitant les bras. On les a surnommées «essuie-glace». Ce n’est plus possible aujourd’hui.»
Les auteurs ont privilégié une approche globale de la viticulture, passant par les quatre éléments et le cosmos pour toucher au sacré. Les avancées écologiques sont intégrées, d’ailleurs «à la Fête suivante on ne dira plus «bio» car tout le monde le sera», prophétise le librettiste. S’émanciper de la tradition n’est pas difficile: «C’est un peu comme un récit de voyage: tu arrives sans te documenter, tu poses un regard neuf sur la région que tu découvres. Au retour, tu te documentes.»
Pinot noir
Blaise Hofmann est venu tardivement à la littérature. Il a passé la meilleure matu de chimie au gymnase de Morges, l’EPFL l’appelait, il a fait des stages en microtechnique, en physique: là il a pris peur en voyant «des types dans des sous-sols en train de bombarder de particules d’autres particules». Et puis il a lu Moravagine de Blaise Cendrars et un chemin s’est ouvert qui l’a mené en Lettres. Au même moment, le verbe de Brassens le percutait, puis Brel et Ferré se mettaient à chanter pour lui… Il a conclu un premier voyage sur la tombe du félibre de Sète. Il a volé jusqu’aux Marquises où repose le Grand Jacques.
Citant cet adage de la Confrérie des Vignerons selon lequel il y a «deux façons de mépriser le vin, en en buvant trop et en n'en buvant pas assez», l’auteur de Deux décis d’Odyssée remplit deux verres d’un petit blanc de la région. Plutôt rouge ou plutôt blanc? «En tout cas pas rosé! s’exclame Blaise Hofmann. En matière de vin, je suis très chauvin, j’aime boire celui dont je connais les vignerons. Je bois vraiment local. Pour le rouge, du servagnin, un cépage issu du pinot noir qu’on ne trouve que dans la région morgienne. Pour le blanc, c’est le chasselas. Après, je suis ouvert à toutes les découvertes»…
Repères
1978 Naissance à Villars-sous-Yens.
2006 Billet aller simple.
2007 Estive. Prix Nicolas-Bouvier.
2014 Marquises.
2015 Capucine.
2018 Les mystères de l’eau.
2019 Fête des Vignerons.