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Javier Cercas: «Nous avons le devoir de connaître le passé pour ne pas refaire les mêmes erreurs»

Dans «Le monarque des ombres», l’auteur espagnol affronte pour la première fois l’engagement franquiste de sa famille. En croisant histoire et récit intime, il déconstruit les mythes qui conduisent à la violence

Javier Cercas en 2015. — © AFP / JOEL SAGET
Javier Cercas en 2015. — © AFP / JOEL SAGET

Et si le vrai héros des livres de Javier Cercas n’était pas, avant tout, le silence? Le silence de l’oubli, de l’histoire, des morts et des familles? Ce silence de cimetière qui entoure les tabous et les drames? Sans doute que les livres de l’écrivain espagnol, parmi les plus traduits, ne feraient pas autant de bruit s’ils ne s’attachaient pas justement à ferrailler avec les non-dits, intimes et collectifs, qui recouvrent les erreurs du passé.

Né en Estrémadure, devenu Catalan par l’exil de ses parents à Gérone quand il était enfant, Javier Cercas a fait de l’écriture un exercice d’éclaircissement, une façon de regarder droit dans les yeux passé et présent, l’un étant toujours dans l’autre. Les soldats de Salamine, en 2001, le roman qui l’a rendu célèbre, revient sur un épisode de la guerre civile espagnole, au moment de la débâcle des républicains. Cinquante prisonniers fascistes sont fusillés à la toute fin de la guerre. Parmi eux, Rafael Sanchez Mazas, qui parvient à s’échapper de justesse. Dans sa fuite, l’écrivain devenu idéologue de la Phalange, le parti d’extrême droite, se cache en forêt et tombe nez à nez avec un soldat républicain. Le temps d’un regard, celui qui aurait dû le dénoncer choisit de lui sauver la vie.

Parlement à Madrid

Après ce succès inaugural, Javier Cercas ne cessera plus de faire de l’enquête historique un genre littéraire. Dans Anatomie d’un instant, il décortique, seconde après seconde, la tentative de coup d’état du 23 février 1981 lorsqu’un groupe de gardes civils pénètre dans l’hémicycle du parlement à Madrid. La télévision espagnole, présente pour les débats parlementaires, capte sur le vif l’événement. Javier Cercas s’attache ensuite au destin d’Enric Marco, grande figure catalane de l’anti-franquisme, syndicaliste, qui se présentait aussi comme un rescapé des camps nazis. Avant que la vérité n’éclate: Enric Marco avait inventé une bonne partie de sa vie et notamment son passé d’ancien prisonnier des camps.

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Après ce parcours dans le clair-obscur de l’âme humaine plus encore que de l’histoire, Javier Cercas opte pour un terrain ô combien accidenté, celui de sa propre famille. Le monarque des ombres fait le portrait d’un héros de la famille maternelle de Javier Cercas, le tout jeune Manuel Mena, grand-oncle de l’auteur, phalangiste enthousiaste, mort au combat contre les républicains, en 1938, lors de la sanglante bataille de l’Ebre. Il avait à peine 19 ans.

Héritage obscur

Pour parler de ce livre qu’il a longtemps porté, craignant des années durant d’approcher ce passé familial, redoutant d’aborder cet héritage obscur, ce passé «honteux» d’aïeux qui avaient fait les mauvais choix politiques, nous retrouvons Javier Cercas dans le foyer d’un hôtel à Paris, juste derrière la place de l’Odéon. L’écrivain revient tout juste d’Angleterre, où il a des lecteurs fervents. Le 23 septembre, il fera halte à Montricher, à la Fondation Jan Michalski.

Avant que la conversation, volubile et généreuse, ne s’enclenche, en français, sur Le monarque de l’ombre, faisons de la place au fameux silence dont Cercas parle si bien. Car c’est bien le silence qui ouvre ce nouveau roman. Comme dans ses précédents livres, l’auteur se met en scène. Dans les toutes premières pages du livre, il raconte comment, avant même de devenir écrivain, il pensait qu’il faudrait un jour écrire un livre sur ce jeune héros familial, cet Achille sacrifié à l’idéal de la «belle mort», celle du héros mort au combat. Et comment il abandonna cette idée le jour même où il devint écrivain, désarmé devant la difficulté d’une telle entreprise.

«L’avventura» d’Antonioni

Parmi les événements qui l’ont conduit à revenir sur sa décision, Javier Cercas cite une soirée passée avec sa mère. Veuve depuis peu, à peine remise, de surcroît, d’un accident de la route, elle est soutenue par son fils, sa belle-fille et son petit-fils qui dorment le week-end chez elle. Un soir, passe à la télévision L’avventura de Michelangelo Antonioni, où une femme disparaît pendant une excursion entre amis et que tout le monde finit par oublier.

Mes romans ne parlent pas du passé. Ils parlent du présent mais d’un présent plus large que celui qui est admis aujourd’hui, un présent qui englobe le passé

Javier Cercas

Statique et silencieux, le chef-d’œuvre assomme rapidement la femme et le fils de Javier Cercas. A la grande surprise de l’écrivain, Blanca, la mère, elle, reste éveillée: «Jamais un film ne m’a autant plus», lance-t-elle même à la fin. Devant la mine étonnée de son fils, elle explique: «Ce qui se passe dans ce film, c’est ce qui se passe tout le temps: quelqu’un meurt et le lendemain, plus personne ne se souvient de lui. C’est ce qui est arrivé à mon oncle Manolo.» Manolo, c’est Manuel Mena. Les silences d’Antonioni déclenchent de longs échanges entre la mère et le fils sur le jeune oncle parti se battre pour une cause qu’il croyait juste. Javier Cercas comprend que l’heure est venue de ferrailler avec ce silence-là, celui d’une famille, la sienne.

Honte du passé familial

«Quand j’étais enfant, explique-t-il dans le lobby de l’hôtel à Paris, ma mère me parlait toujours de son oncle. Elle avait 7 ans quand la dépouille de Manuel Mena est revenue au village. Elle l’adorait. Cette histoire a été ma première légende, mon mythe fondateur. J’ai longtemps eu honte du passé franquiste de ma famille. Que faire avec un tel héritage? Il est facile de savoir que faire avec un bon héritage. Mais avec un mauvais? On le cache, on l’édulcore, on le rejette? Ou on cherche à savoir ce qu’il recouvre pour essayer de comprendre? J’ai choisi d’essayer de comprendre, ce qui ne veut pas dire justifier. Simplement comprendre. Parce que si on ne comprend pas un héritage, il vous gouverne. Et on risque de répéter les mêmes erreurs», explique Javier Cercas.

Alors l’écrivain se fait l’historien de cette vie fauchée à l’orée de l’âge adulte. Il retourne dans le fief familial, à Ibahernando, «village reculé, isolé et misérable d’Estrémadure, une région reculée, isolée et misérable d’Espagne, collée à la frontière portugaise». Au cours de ses recherches, Javier Cercas s’aperçoit, à sa grande surprise, que l’histoire de ce microcosme pendant la République et pendant la guerre est «l’exact miroir de l’histoire de l’Espagne à la même période». Avec les mêmes mythes, les mêmes fictions aveuglantes qui conduisent au bain de sang. Pour les décortiquer, les déconstruire, il alterne les points de vue. Il fait cohabiter deux narrateurs. A la voix de Javier Cercas, l’écrivain qui tente d’écrire un livre sur Manuel Mena, s’ajoute celle d’un historien, «détaché, froid, exact», qui rassemble les faits sur cette famille d’Ibahernando.

Une politique létale

De cet assemblage, par-delà le silence si longtemps gardé, et sous nos yeux de lecteurs émus, à un point que l’on ne peut imaginer en commençant le livre, reprend forme Manuel Mena, ce jeune homme «idéaliste, empoisonné par une fiction politique létale». Montrer comment ce poison pouvait être attirant pour la jeunesse des années vingt et trente est l’un des nombreux passages passionnants du livre. «Il faut comprendre, même si c’est difficile, combien le fascisme était fascinant par certains aspects et combien d’intelligences exceptionnelles ont été séduites par lui. Comment l’expliquer? Le fascisme, comme tous les populismes, promettait un paradis. Le mouvement était anticapitaliste et anti-élite. C’était un mouvement de jeunes. La démocratie était le camp des vieux. Des gens biens s’y sont laissé prendre. C’est le plus difficile à admettre. Il est facile de juger cinquante ans après les faits. Juger facilement et superficiellement est la tentation stupide et odieuse des moralisateurs. Il s’agit d’abord de savoir. Juger est le travail des juges», estime l’écrivain.

De roman en roman, Javier Cercas questionne l’histoire, ses héros, ses antihéros et cette cécité propre aux acteurs du présent: «Je reviens toujours à Fabrice del Dongo, le personnage de La chartreuse de Parme, qui se retrouve en pleine bataille de Waterloo et qui ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui. Aujourd’hui, face à l’éclosion des populismes partout en Europe, nous sommes comme del Dongo, comme Manuel Mena. Mes romans ne parlent pas du passé. Ils parlent du présent mais d’un présent plus large que celui qui est admis aujourd’hui, un présent qui englobe le passé. Sans cette vision large du présent, on ne comprend rien à ce qui est en train de se produire sous nos yeux et qui est extrêmement inquiétant. J’ai longtemps refusé de penser que la littérature pouvait être utile. J’ai changé d’avis. La littérature est utile quand elle veut comprendre la complexité morale, historique, politique du présent. Ecrire un roman revient toujours à poser une question complexe de la façon la plus complexe possible. Comprendre est la seule façon d’avoir une possibilité de ne pas commettre les mêmes erreurs que nos aïeux.»

Au sujet de la rentrée littéraire: Résurrections en série

* Rencontre avec Javier Cercas à la Fondation Jan Michalski à Montricher, le 23 septembre à 18h, www.fondation-janmichalski.com

Le monarque des ombresRoman de Javier CercasTraduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic avec la collaboration de Karine LouesdonActes Sud, 318 pages