A son retour, elle milite pour l’anarchie, défend les opprimés, femmes, hommes, animaux, et appelle de ses vœux un altermondialisme avant l’heure. Victor Hugo et Paul Verlaine l’ont chantée dans leurs poèmes. Mais il a fallu attendre 2021, grâce aux travaux de Claude Rétat, directrice de recherche au CNRS à Paris, pour apprécier à leur juste valeur ses Mémoires de 1886, monument littéraire du XIXe siècle.
Le Temps: Quel rôle historique Louise Michel a-t-elle joué dans la Commune de Paris?
Claude Rétat: La Commune de Paris, entre mars et mai 1871, c’est la naissance de la figure Louise Michel, l’héroïne: ambulancière, combattante, active sur tous les fronts… En décembre 1871, elle passe en conseil de guerre: «Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi», dit-elle à ses juges. Elle prend alors figure, comme l’écrivit la presse, de nouvelle Théroigne de Méricourt, personnalité phare de la Révolution française de 1789, et Victor Hugo écrit le poème Viro Major en hommage à elle.
Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour lire les «Mémoires» sous une forme plus fidèle aux vœux de l’auteure?
Le cas Louise Michel prouve que la fabrique de l’histoire littéraire passe par des inégalités de fait dans le traitement des auteurs! D’abord, elle a dû se battre pour avoir le droit de dire «je» dans ses propres Mémoires – pour se revendiquer comme un sujet et non pas seulement comme un objet – contre son éditeur de 1886, Roy, qui voulait un produit formaté selon ses propres normes… Dès sa mort en 1905, un jeune écrivain, Arnould Galopin, produit une fausse autobiographie et la publie en feuilleton dans La Vie Populaire… Enfin, aujourd’hui, on oublie l’écrivaine Louise Michel, on fait comme si le texte n’avait pas d’existence. Or, dans son style, dans sa démarche, Louise Michel se révèle d’une manière saisissante.
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Quel est le but de Louise Michel en rédigeant ses «Mémoires»?
Se «disséquer», se «viviséquer», dit-elle, saisir le secret psychique et physique de son propre devenir. Elle appelle cela un essai de «psychobiologie», pour comprendre comment elle est devenue ce qu’elle est. Et, à travers elle-même, comment on devient un «projectile» du volcan Révolution. Ce qui fait d’elle une révolutionnaire, notamment, ce sont les sens: l’odeur de la poudre, le bruit du canon, les chants révolutionnaires, etc. Le sensualisme, le jouissif, le sentiment du beau font partie pour elle de l’objet Révolution.
Elle décide de ne pas avoir d’enfant pour se consacrer à la révolution. Elle faisait peur, en tant que femme libre?
Elle a refusé le mariage, elle le dit, elle l’explique. Dans la presse de l’époque, on utilise souvent un terme anglais pour la qualifier, et la disqualifier: unsexed (asexuée)… Une femme non mariée, qui a fait le coup de feu et court les meetings, c’est une sorte de monstre pour l’époque. Elle sort des cadres.
Elle a été sans cesse attaquée. D’où a-t-elle tiré la force de se battre?
D’une part, du désespoir (que ses amis lui ont reproché, en y voyant un spleen décadent). Etre «broyé», cela libère la force, explique-t-elle. D’autre part, si elle a été attaquée violemment, elle a connu un succès médiatique immense et incontestable pour l’époque, à la hauteur de sa combativité. Femme de tribune, elle raffole de l’électricité humaine des meetings. Tout cela porte.
On a dénigré son écriture en la qualifiant «d’anarchiste»… Pourtant, elle apparaît aujourd’hui d’une grande qualité littéraire…
Quand le Times affirme que son écriture regarde vers l’anarchie, c’est en réalité la reconnaissance de sa liberté de plume. Son écriture est hardie, non conformiste, c’est évident (un choc pour son éditeur, Roy, et pour bien des lecteurs). Elle cherche à se dire avec authenticité, dans la forme comme dans le fond, à être un sujet intégral.
Elle ne cherche pas à pontifier mais à contaminer: dans les années 1890, elle se compare à un «microbe»
Pourquoi n’est-elle toujours pas reconnue comme une écrivaine majeure?
La question est plutôt: pourquoi n’est-elle toujours pas reconnue comme une écrivaine tout court? Le poids des préjugés est fort. Une longue tradition a privilégié en elle l’amie des petits enfants ou l’infirmière, la «bonne Louise»… comme pour mettre en valeur une fibre féminine récupérable, tout en vilipendant son œuvre de plume comme étant débridée et déviante, une part complexe, voire obscure.
Mais, bien sûr, la littérature n’est pas un produit «pur» et lisse. C’est justement pour cela que Louise Michel est une écrivaine. Faire œuvre de doctrine ou d’histoire ne l’intéresse pas, elle veut parler à l’imagination et aux sens, éveiller un imaginaire de la révolution. Elle ne cherche pas à pontifier mais à contaminer: dans les années 1890, elle se compare à un «microbe»…
Comment s’exprime son anticonformisme?
Elle ne plaide pas pour l’anticonformisme, elle le respire. Elle ouvre des voies là où on pensait qu’il n’y en avait pas. Cela s’illustre dans sa pratique de musicienne (elle jouait du piano et a également composé). L’une de ses marottes était les «quarts de ton», le rêve d’une musique qui révolutionne les intervalles. Découvrir de nouvelles notes, en musique, de nouvelles couleurs en peinture… et un nouveau monde sur le plan social. Il s’agit pour elle d’ouvrir des portes, là où l’on croit que le réel est fini. Elle existe elle-même comme une nouvelle note: elle sort des cadres établis, elle est la «bâtarde», l’«unsexed», la «déclassée». Ecrire, pour elle, c’est précisément émettre sa voix, son chant, sa note à elle, faire de l’espace là où il n’y en avait pas.
«Le Cri du Peuple». Au début du troisième millénaire, Jacques Tardi traduit en images le roman de Jean Vautrin. Quatre volumes de 80 pages sont nécessaires pour contenir cette chronique de la Commune de Paris qui commence avec le cadavre d’une noyée serrant dans sa main un œil de verre, se poursuit dans le feu et le sang, pour se terminer sur un cri irrépressible: «Ni Dieu ! Ni Maître!». Virtuose d’une encre noire comme l’anarchie, le dessinateur a remonté l’œuvre, passant d’un format horizontal (deux bandes par page) à un format vertical (trois bandes). Le récit gagne en densité, le livre en maniabilité. Antoine Duplan
Scénario de Jean Vautrin et Tardi, dessin de Tardi. Casterman, 176 p
Les «Mémoires» de Louise Michel paraissent en deux tomes, dirigés par Claude Rétat:
«Mémoires, 1886», Folio, 576 p.
«A travers la mort. Mémoires inédits 1886-1890», La Découverte, 349 p.