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Une nuit pour changer le monde

«Le Narrateur et son énergumène», roman posthume d’Yves Velan, est un chef-d’œuvre vertigineux. L’écrivain de La Chaux-de-Fonds a mûri pendant quarante ans ce conte épique et politique

Agrandir l'image Le temps d’une nuit folle, un écrivain se voit contraint de suivre dans son délire un homme qui jure vouloir détruire les Etats-Unis pour faire advenir un monde nouveau. L’alcool aidant, les deux personnages vont ainsi fomenter une guerre civile entre Blancs et Noirs, prélude à l’anéantissement de l’empire du mal. — © Mike Nelson/AFP
Le temps d’une nuit folle, un écrivain se voit contraint de suivre dans son délire un homme qui jure vouloir détruire les Etats-Unis pour faire advenir un monde nouveau. L’alcool aidant, les deux personnages vont ainsi fomenter une guerre civile entre Blancs et Noirs, prélude à l’anéantissement de l’empire du mal. — © Mike Nelson/AFP

Dans sa maison de La Chaux-de-Fonds, le narrateur s’apprête à sortir. C’est vendredi, jour de poker. Mais un intrus vient bousculer ses plans, l’énergumène du titre. Un drôle de diable, vociférant, obscène, tour à tour flatteur et insultant. Pendant toute une nuit, vidant des bouteilles, ces deux-là vont jouer à un remake à l’américaine de Jacques le fataliste et son maître, tout en digressions, coups de théâtre et projets délirants.

Le narrateur et son énergumène est un roman posthume d’Yves Velan (1925-2017). Il y a travaillé pendant quarante ans, une quinzaine de versions qu’il se refusait à publier, jusqu’à cette dernière qu’il a finalement accepté de livrer au public. Ce roman est le quatrième d’une œuvre rare, dont chaque volume a marqué, et c’est un coup de maître. Le premier, Je (Seuil, 1959), est le monologue d’un jeune pasteur tenté par le communisme et déchiré de doutes.

Banni de l’enseignement

L’auteur, membre du Parti ouvrier populaire, avait été auparavant exclu de l’enseignement du canton de Vaud. C’est à La Chaux-de-Fonds qu’il initiera à la littérature des générations d’élèves qui se souviennent encore de ses cours. Une parenthèse d’une dizaine d’années le mène dans une université de l’Illinois. Deux livres suivront, La Statue de Condillac retouchée (1973) et Soft Goulag (1977, réédité par Zoé en 2017). Ces quatre romans se distinguent par un contenu politique fortement critique et une recherche formelle novatrice.

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Le narrateur est un écrivain sans œuvre. Tous les jours, il se «livre à l’obstination», comme il nomme l’écriture, et tente de mener à bien son «grand roman de la jalousie». Sa femme a fini par quitter cet époux trop peu expansif, tout en le mettant à l’abri du besoin. Il vit chichement, lit beaucoup et guide sa conduite en consultant sa bibliothèque comme les fondamentalistes la Bible. Protestant dans l’âme, son surmoi a conclu un pacte avec le Ciel: tant qu’il respectera la «Comptabilité», qui lui interdit toute vanité, hubris ou désir, il n’arrivera rien de mal à son fils. Velan, lui, a perdu sa fille Florence, à qui le livre est dédié.

Deux alter ego de l’auteur

Depuis ce drame, l’écrivain n’a plus voulu publier mais il n’a pu s’empêcher d’écrire. Il y est fait discrètement allusion à la page 344. C’est que Velan est aussi un personnage du roman: le narrateur en trace un portrait ironique et affectueux à la fois, car cet écrivain reconnu, «publié à Paris» l’a toujours protégé, lui, l’écrivain empêché. Il y a donc deux alter ego de l’auteur dans le livre que nous lisons, le personnage Velan et le narrateur.

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Et même un troisième, qui fait irruption sous les espèces de l’énergumène, terme qui signifie «possédé du démon», voire «fou dangereux», signale Pascal Antonietti dans sa préface. Il est la part maudite du narrateur, son double inversé, une figure du Mal à la Dostoïevski, faite pour intéresser celui qui aime la littérature russe «parce qu’elle dit la souffrance du monde». L’énergumène, dit aussi «l’autre», est un grand gaillard tanné et tonitruant, aux sautes d’humeur déconcertantes. Il se déclare grand admirateur du narrateur, qui n’a pourtant publié qu’un seul livre à compte d’auteur, mais l’accable d’insultes dans le même souffle. Ancien activiste de la bande à Baader, prétend-il, il veut gagner son hôte à sa cause: détruire les Etats-Unis et fonder un monde nouveau. Un fou dangereux? Pacifiste et prudent, le narrateur va tenter de le dissuader. Cette haine du système capitaliste et du lieu de son épanouissement n’est pas un thème nouveau dans l’œuvre de Velan, mais là, elle prend des proportions épiques.

Dresser les Noirs contre les Blancs

Contraint de suivre l’énergumène dans son délire – il est violent, costaud et armé –, l’écrivain va imaginer avec lui, l’alcool aidant, le moyen de susciter une guerre civile entre Blancs et Noirs, bientôt rejoints par les Indiens. Pour la déclencher, une campagne de graffiti haineux suffira. Le rôle du narrateur est de rédiger ensuite la déclaration qui servira de base au monde nouveau. Ensemble, le narrateur tentant de freiner l’autre, ils se lancent alors dans un roman policier à l’américaine, dont le héros est le lieutenant Jaworsky, confronté aux massacres interraciaux à Chicago.

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La construction du récit est si bien agencée qu’on finit par croire à cette fantasmagorie qui prend des accents de réalisme. Des rappels réguliers de la situation – deux hommes ivres qui fantasment – et des digressions nombreuses font revenir sur terre. Le narrateur évoque ses amours malheureuses, ses humiliations d’auteur et de jaloux. L’«autre» développe sa théorie de la queue (l’organe masculin) comme principe générateur de tout ce qu’il y a de bon sur terre et disserte sur les usages variés qu’il fait de la sienne.

Burlesque et tragique

Au terme de cette nuit de folie, l’autre se déclare provisoirement vaincu: l’ordre ignominieux ne sera pas vaincu tout de suite, mais «ne craignons pas d’être engagés dans le débat indéfiniment». Le narrateur et son énergumène offre une fascinante expérience de lecture. Vertigineux, drôle souvent, burlesque parfois et tragique aussi, politique, mélancolique et savant, il a atteint, au cours de sa longue maturation, une sorte de perfection formelle qui vient clore magnifiquement le cycle des trois romans précédents.

© Zoé
© Zoé

Yves Velan, «Le Narrateur et son énergumène», préface de Pascal Antonietti, Zoé, 360 p.