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Victor Hugo et la guerre civile en Syrie

Gauthier Ambrus invite à lire la complexité de la guerre en cours au Proche-Orient à la lumière de l’auteur des «Misérables», qui signa avec «Quatrevingt-Treize», son dernier roman, une réflexion magistrale sur la violence faite aux peuples

© AFP
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Les guerres civiles se suivent, mais se ressemblent-elles? Leur multiplication inquiétante a de quoi laisser démuni face à la difficulté d’en trouver une clé de lecture univoque. On les croyait circonscrites à quelques zones bien pré­cises du globe, en proie à des ­conflits si endémiques qu’ils ne frappent plus guère, sauf quand ils dépassent toute mesure, comme jadis au Rwanda.

Le phénomène fait aujourd’hui tache d’huile au Proche-Orient. Il solde la désuétude d’Etats monolithiques et autoritaires, remis à plat par le mécontentement des populations ou leur soif de libertés. Car une fois tombée la chape qui les opprimait, on découvre que les peuples ne sont pas d’accord sur la voie à suivre: bond en avant de la modernité ou pas de côté vers la tradition, peut-être pire que ce qui vient d’être détruit? C’est le dilemme qui déchire les pays du Printemps arabe, en particulier la Tunisie et l’Egypte. Mais il peut aussi se transformer en luttes intestines de type tribal ou confessionnel aux perspectives désespérantes, en Irak hier, en Syrie aujourd’hui. Et des guerres civiles d’un autre genre touchent les nations occidentales avec une virulence oubliée, comme on l’a vu avec la levée de boucliers contre le mariage homosexuel en France.

Il est donc tentant d’y voir les symptômes d’une crise plus gé­nérale des sociétés, d’un divorce inattendu au sein du consensus qui les sous-tend, allant jusqu’à contester la légitimité de l’Etat. Cette désagrégation est-elle porteuse d’une nouvelle forme de barbarie, quel que soit le nom qu’on lui donne? Tel est le signal d’alarme lancé par Antoine Courban, médecin et philosophe libanais, dans une poignante tribune de Libération (29.08.2013) consacrée au cas syrien. Les frontières qui séparent l’humain de l’inhumain se sont-elles bel et bien déplacées? Ou l’ont-elles été de manière immémoriale, à la mesure de la capacité d’oubli qui caractérise toute époque?

On s’en voudrait de rappeler la longue liste des violences qui ont scandé les siècles, à commencer par notre passé proche. La lecture d’un roman historique comme Quatrevingt-Treize de Victor Hugo permet de s’en donner une idée. Hugo a suivi de près les travaux des historiens de son temps, comme contrepoids aux images que lui dictait la conscience blessée d’une grande partie de la France. En se penchant sur les guerres de Vendée, il raconte sans manichéisme les violences collectives qui ont signé la grande rupture révolutionnaire au cours de la Terreur. Là, trois acteurs s’affrontent implacablement, liés par leur destin intime: le noble Lantenac, à la tête des insurgés roya­listes; son neveu Gauvain, héros des troupes de la République; l’envoyé de Paris, Cimourdain, ex-prêtre qui a élevé le second comme son fils et lui a transmis sa soif de progrès social.

Le roman suit le fil qui les enserre peu à peu dans un combat qui se révélera sans issue pour chacun d’eux: Gauvain graciera son adversaire condamné par l’histoire, Cimourdain fera exécuter son ancien pupille, avant de se suicider lui-même. Hugo montre que la distinction entre guerre civile «idéologique» – où s’affrontent le progrès et la tradition – et guerre civile archaïque n’est qu’une apparence. La Révolution réveille des clivages anciens liés au territoire, qui opposent des géographies diverses, pouvoir central et résistances locales, etc. Elle n’en est qu’une ultime manifestation, avec des enjeux certes nouveaux mais encore fragiles.

Et pourtant, cette nouveauté fait, comme par une loi secrète de l’histoire, qu’un sens plus profond se profile malgré tout derrière la violence séculaire: le progrès qui conduit obscurément l’humanité hors de la barbarie, au-dessus des partis. Mais cette transcendance ne suffit pas à Hugo. Car elle a quelque chose d’inhumain, écrasant les vies au nom d’un monde meilleur, à l’image de la guillotine. Il imagine alors un grain de sable jeté dans cette machine inexorable. Un regard plein d’illusions, celui de Gauvain, qui refuse de tout sacrifier à l’avènement d’une ère de justice, quitte à se tromper, et entre un instant dans la logique morale de son adversaire.

Pour cela, il accepte de se perdre aux yeux de sa cause, au nom d’un idéal humain encore plus grand, qui embrasse à la fois le passé et le présent et offre aux deux camps la perspective d’un avenir commun. A distance de presque un siècle, Hugo cherche donc à cicatriser des plaies encore à vif, afin de reconstruire l’identité d’une nation.

Rêve d’écrivain assurément, mais qui obéit à une nécessité souterraine qu’il est peut-être le seul à même d’exprimer complètement, du moins à cette époque, et de faire advenir à la lumière.

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Victor Hugo

«Quatrevingt-Treize»