Spectacle

L’ivresse de l’infidélité à la Comédie de Genève

Les acteurs belges du tg Stan chamboulent les cœurs dans «Sa façon de mourir», pièce à tiroirs vénéneux du Portugais Tiago Rodrigues

Le parfum du désir à la Comédie de Genève – jusqu’à ce vendredi, courez-y! Sur le gradin, on jouit de perdre pied avec les acteurs flamands du tg Stan, déjà ovationnés ici même la semaine passée pour leur version d’Infidèles, d’après Ingmar Bergman. Deux couples vont se séparer sous vos yeux et échapper ainsi à la tentation vulgaire du «Captorix», cet antidépresseur imaginé par Michel Houellebecq dans son roman Sérotonine.

Lire aussi la critique d'«Infidèles»: A la Comédie de Genève, un couple s’éreinte et l’enfant trinque

Scénario archi-vu dites-vous? Oui, sauf qu’il entraîne une éblouissante radioscopie, tableau de nos ridicules, de nos lâchetés, de nos élans du dimanche qui croupissent en regrets le lundi. Tiago Rodrigues, l’auteur de la pièce, est un spécialiste de ce genre de machinerie dramatique. A la tête du Théâtre national Dona Maria II à Lisbonne, il aime que les fables aient des tiroirs multiples et si possible secrets, qu’une trame en cache une autre, qu’elles prolifèrent en bancs de poissons.

Triangle classique et infernal

Dans Sa façon de mourir, il s’attaque au triangle le plus usagé de la littérature occidentale: l’époux, la femme et l’amant. Mais il en réactive le courant en introduisant dans sa trame Anna Karénine, le roman de l’adultère par excellence. Léon Tolstoï peut être de bon conseil quand les certitudes d’hier deviennent fumeuses.

C’est ce que pense en tout cas le mari floué joué par Frank Vercruyssen. Dans l’air, une sonate de Chopin. Dans l’air surtout, la rumeur d’un amour en fuite. Elle lui dit que naguère elle ne voyait que lui et que désormais il se fond dans le décor. Il comprend qu’elle va s’envoler, que c’est une question de jours, d’heures, qui sait...

Le miroir de Tolstoï

Que lui restera-t-il alors? Un volume chéri d’Anna Karénine, justement, légué par sa mère vénérée qui plus est. L’héroïne tolstoïenne voudrait quitter son mari, elle aussi, reformuler sa vie dans les bras divins du comte Vronski. Feu de joie. La fièvre tombe, la dépression monte en lame fatale. La façon de mourir d’Anna est un chromo: elle se jettera sous les rails d’un train.

Le charme envoûtant de Sa façon de mourir tient certes au jeu, à la désinvolture étudiée avec laquelle les acteurs du tg Stan endossent ce désordre amoureux, barbotant aussi bien dans le marigot domestique que dans le sillage d’Anna Karénine. Mais il doit surtout à l’écriture de Tiago Rodrigues, ce sentimental pudique qui ravive les braises de nos lieux communs pour que jaillissent des accents de vérité bouleversants.

Les fictions ne sont pas séparées de la vie, elles la précèdent ou la prolongent. Chez Tiago Rodrigues, elles en donnent même parfois les clés. Alors voyez les quatre comédiens s’agripper aux pages d’Anna Karénine, en restituer en chœur l’ultime épisode. Pas de point final ici. Mais une façon de survivre.


Sa façon de mourir, Comédie de Genève, jusqu’au 12 avril.

Publicité