C'est le lieu de rencontre entre ruralité et musique classique, un biotope quasi insensé où il arrive de se faire transporter à la fois par les sons d'un orchestre et ceux des oisillons qui squattent les poutres de la grange. Le charme des Jardins musicaux de Cernier réside précisément dans la rencontre, a priori improbable, entre un environnement authentiquement campagnard et des œuvres qui, dans la plupart des cas, ont été conçues et «consommées» par un peuple urbain. C'est d'autant plus vrai lorsqu'on se réfère à la musique contemporaine.

Or, la manifestation neuchâteloise fait depuis toujours la part belle aux musiques du XXe siècle, en honorant un répertoire peu joué dans d'autres festivals en Suisse. Jeudi, au deuxième jour de cette huitième édition, ce fut un festin d'atonalité, ou presque. Car, si Schönberg est connu pour avoir cassé les lois rigides de la musique tonale, sa Verklärte Nacht, présentée en ouverture de concert par l'European Festival Orchestra et le chef Valentin Reymond, date d'avant la rupture du compositeur viennois avec les normes alors en vigueur. La version orchestrale de 1943 n'a pas la même intensité immédiate et pure que l'originelle (1899) pour sextuor à cordes, néanmoins, l'ensemble anglais a fait surgir avec force tout son lyrisme empreint d'influences wagnériennes. Peut-être trop: le regard sur cette œuvre manque parfois de cette véhémence nécessaire dans les attaques et de dynamique sanguine. La faute, aussi, à une acoustique qui arrondit et adoucit tout.

Ces mêmes sonorités ouatées font merveille plus tard, lorsque les archets se prêtent au jeu de l'accompagnement live du film Un Chien andalou. Le court métrage réalisé par le jeune et désargenté Luis Buñuel fit en son temps un tabac mais suscita aussi la controverse. Aujourd'hui, son surréalisme fait sourire mais indique un génie en herbe que la musique de Mauricio Kagel ne fait qu'exalter. L'orchestre l'approche avec beaucoup de finesse, en servant la pellicule avec tact, sans jamais excéder dans l'envahissement.

Plus tôt dans la soirée, les thèmes cycliques des Visions de l'Amen d'Olivier Messiaen résonnent magnifiquement sous les doigts des pianistes Katja Avdeeva et Marc Tantillon. Les difficultés rythmiques, les innombrables grappes d'accords et la puissance sonore forment l'ossature d'un défi relevé avec beauté et éclat. Et les quelques imprécisions n'atteignent pas ce sentiment de vertige qui se propage avec l'«Amen de la Consolation» finale.

Les Jardins musicaux à Cernier (NE), jusqu'au 27 août. (Loc. 032/889 63 06 et http://www.jardinsmusicaux.ch )