Révolution

Lluís Llach, l’anarchiste qui ne voulait pas être chanteur

Jeune retraité, le chanteur catalan est revenu sur la scène publique pour mener la barque de l’indépendantisme. Symbole de la lutte anti-franquiste, il était de passage à Genève pour y présenter son premier roman, «Les Yeux fardés»

Lluís Llach ne quitte plus son bonnet de laine. Comme s’il se préparait à reprendre le large à tout instant. Légende vivante du mouvement musical «Nova Cançó» (nouvelle chanson), l’auteur de «Voyage vers Ithaque» – 68 ans – faisait escale fin octobre à Genève pour y présenter la traduction française de son premier roman, «Les Yeux fardés», devant la Société de lecture.

Auteur-compositeur lyrique, tête de proue des revendications libertaires sous la dictature franquiste et désormais écrivain reconnu, Lluís Llach ne s’éloigne jamais du grand large. Son premier roman a pour cadre la Barceloneta de l’entre-deux-guerres. Ce village de pêcheurs – qui est «comme un doigt dans la mer» – était alors un foyer de l’anarchisme, à quelques encablures du port de la Barcelone industrielle. Mais «Les Yeux fardés» est avant tout une histoire d’amour, entre deux homosexuels, à travers un XXe siècle éprouvé par la guerre civile, la répression et l’exil.

Ecrivain «par hasard»

Une histoire qui est en partie celle de ce Lluís Llach adolescent, contraint de vivre son homosexualité sous un régime autoritaire. Mais, à ses dires, l’auteur-compositeur prodige serait tombé dans l’écriture «par hasard»: en écoutant l’histoire d’une vieille dame dont le cousin s’était suicidé peu après la guerre civile. C’est en tout cas en puisant dans ces trésors mémoriels que cet amoureux des «iaias» catalanes trouve l’impulsion d’écrire ce qui devait être à l’origine un scénario de film. Il tire le fil de l’inspiration: «Ça a été un apprentissage, comme tout ce que j’ai fait pendant ma vie, explique-t-il de sa voix fluette. Je ne me sens pas écrivain. Et je dirais même que je ne me suis jamais senti chanteur.»

Retour en arrière. Nous sommes en 1968. Les jambes flageolantes et les yeux mi-clos, Lluís Llach effectue ses débuts sur scène, dans la province de Barcelone. Un an plus tard, il compose «L’Estaca» (le pieu), un appel à l’unité pour lutter contre l’oppression franquiste. Le régime met un an à interdire la chanson. Trop tard. «L’Estaca» est déjà devenue un symbole. En concert, il suffit à l’artiste de composer les premières notes pour que le public entonne les paroles. Lluís Llach a à peine 20 ans et son aura dépasse déjà les frontières ibériques.

Tête de proue d’une jeunesse vindicative

Dès lors, il devient la voix d’une jeunesse en lutte. Lluís Llach réinterprète les grands poètes catalans – barrés par la dictature – mais pousse aussi la chansonnette. Comme celle de cette poule révolutionnaire qui refuse de donner un seul œuf supplémentaire au système. Pendant les années de plomb du franquisme, l’auteur-compositeur maîtrise comme personne l’art de régater avec la censure, remplaçant le terme «révolution» par «révulsion» ou soumettant ses textes refusés «tous les trois mois parce qu’on avait repéré le tournus des censeurs», se souvient-il.

La notoriété internationale de Lluís Llach lui permet de cultiver un certain sens de la provocation. En 1970, lors d’une représentation à La Havane, il provoque la colère de l’ambassadeur espagnol en déclarant: «Je suis Catalan. C’est en Espagne, dans le dernier bastion du fascisme en Europe.» Interdit de concerts pendant quatre ans, il s’exile à Paris pour «tourisme politique».

«Léo Ferré catalan» habitué de Paléo

Hors de Catalogne, des traductions de ces chansons sont distribuées avant ses concerts. Un journaliste genevois le compare à Léo Ferré lors d’un passage à Paléo. Il retient le compliment tout en trouvant le costume trop grand. Le chanteur anarchiste est, avec Jacques Brel, l’un de ses grands modèles.

Lluís Llach voix d’une époque? Lui affirme ne jamais avoir voulu parler en d’autre nom que le sien. On lui rétorque qu’il est l’auteur de «Campanades a Morts», un vibrant requiem destiné aux victimes de la répression franquiste. Il admet: «On a fait de moi un symbole. Ce personnage vit à côté de moi comme une ombre. Mais moi, il ne m’impressionne pas parce que je connais toutes ses médiocrités.»

Après 40 ans de carrière, Lluís Llach tire sa révérence dans un concert mémorable à Verges (prononcez «Bergès»), son village de 900 habitants. Une retraite anticipée pour ne pas «convertir la chanson en métier». De sa vie de musicien, il affirme ne regretter que ce «regard amoureux que vous lance le public quand les lumières se rallument».

Un indépendant sur la liste indépendantiste

Reconverti en viticulteur, il ne sort de son silence que pour épouser la cause indépendantiste catalane: qui pour donner un concert pour le droit d’autodétermination qui pour rejoindre – en tant que candidat indépendant – une liste électorale séparatiste. Il est depuis mars président de la commission parlementaire qui doit donner une Constitution à la Catalogne indépendante.

Amer lorsqu’il évoque la transition démocratique espagnole, Lluís Llach voit dans son engagement politique une nouvelle opportunité de réalisation collective et la possibilité de «fuir la médiocrité politique espagnole». La figure libertaire ne finira-t-elle pas broyée dans les rouages de la politique? Impossible, souligne l’artiste, rappelant le caractère éphémère de son engagement: «Le peuple nous a donné le mandat de le conduire vers l’indépendance. Si les paramètres démocratiques se maintiennent en Espagne, ce chemin est imparable.»

Il est comme ça Lluís Llach, toujours en quête d’une nouvelle Ithaque.


Profil

1948 Naissance à Girona (nord-est de la Catalogne).

1967 Fait ses débuts dans la chanson dans le groupe Els Setze Jutges.

1971-1976 Interdit de scène par la dictature franquiste, il s’exile à Paris.

2007 Dernier concert dans son village, Verges.

2015 Elu député au parlement de Catalogne.

2016 Reçoit le Prix Méditerranée pour «Les Yeux fardés».

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