Le Festival international du film de Locarno a changé de millénaire en remplaçant un directeur artistique (Marco Müller) par une directrice artistique (Irene Bignardi). Il a aussi décidé de tourner la page plus symboliquement encore avec son film d'ouverture, Final Fantasy – Les Créatures de l'esprit, adaptation du jeu vidéo de Hinoburo Sakaguchi par lui-même.

Ce soir, à 21 heures 30 tapantes sur l'église Maria Assunta visible de la piazza Grande, les spectateurs vivront en effet une nouvelle étape dans l'aventure du cinéma numérique. Il y a un mois, la sortie de Shrek apparaissait comme une révolution en la matière. Final Fantasy la dépasse: pour la première fois, des personnages de synthèse semblent aussi vrais que des acteurs en chair et en os. Ils parviennent, dans quelques scènes, à faire oublier totalement leur nature artificielle. Le malaise qui en résulte est à la fois fugace et excitant. Il vaut d'être expérimenté (dès le 8 août sur les écrans romands), malgré un scénario en peau de chagrin où des humains de l'an 2065 affrontent des fantômes belliqueux.

Les personnages sont stéréotypés, certes, mais aussi dotés, après quatre ans de travail et un budget dépassant les 150 millions de dollars, d'une vie au-delà du pixel. Au point que le comédien Tom Hanks s'est déclaré «extrêmement troublé». Son angoisse: être à son tour numérisé et voir des sosies de lui-même corriger ses scènes, voire parasiter sa filmographie. «Je ne sais pas si les acteurs pourront y faire quoi que soit», déclarait-il au New York Times le 8 juillet.

Il y a seulement six ans, lorsque Toy Story, premier film entièrement généré par ordinateur, est sorti, personne ne pensait sérieusement que l'ordinateur entretiendrait une relation aussi incestueuse avec l'homme si nuancé, si fin, si spontané, si… humain. Avec Final Fantasy, certains imaginent désormais le pire: dans Simone d'Andrew Niccol (Gattaca), Al Pacino jouera un producteur qui remplace sa star par sa copie de synthèse et se retrouve bientôt dépassé par l'enthousiasme populaire que son interprétation suscite.

D'autres grincent des dents: la Screen Actors Guild, le syndicat des acteurs américains, surveille de très près l'usage de personnages numériques et la protection de l'image. Première avancée légale: l'affaire Robyn Astaire. La veuve de Fred se vit d'abord déboutée, en 1999, après avoir porté plainte contre l'utilisation de l'image de feu son époux dans des publicités. Satisfaite en deuxième instance, elle n'en a pas moins gardé un goût amer en écoutant le juge: «L'image de votre mari, a-t-il tranché, est protégée pendant 70 ans à dater de sa mort.» Et ensuite?

En attendant de revoir, dès 2057, un Fred Astaire numérisé sur grand écran, dans des jeux vidéo et des pubs, le créateur de Final Fantasy se réjouit d'alimenter tant d'inquiétudes: «L'avantage des acteurs de synthèse, c'est qu'ils ne se plaignent jamais.»

Locarno se place donc dans une révolution qui ne cesse de gagner en puissance depuis dix ans. Avant d'accueillir jusqu'au 12 août, cela va de soi, d'autres invités, en chair et en os.