C’est à la fin du mois de février, après le Festival de Berlin, que la menace sanitaire s’est précisée et l’avenir assombri pour les festivals de cinéma. L’équipe du Locarno Film Festival s’est mise à élaborer des scénarios «à la fois très abstraits et très concrets». Abstraits parce qu’ils lançaient des hypothèses, avec par exemple 70%, ou 50%, ou 30% du public, avec la Piazza Grande ou sans la Piazza. Et concrets parce que tout était chiffré et que chaque scénario avait une date de péremption liée à un engagement financier.

Aux termes de «renonciation» ou d’«annulation», Lili Hinstin préfère celui d’«adaptation». La directrice artistique, qui a signé en 2019 une première édition très réussie, ne trouvait «ni intéressant ni pertinent de transposer en ligne à l’échelle 1:1 ce que le festival fait d’habitude». L’équipe a pris le temps de réfléchir à la mission du rendez-vous tessinois, de convaincre les partenaires et de se reconstruire selon deux principes: la solidarité et la responsabilité.

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Plutôt que de servir de tremplin à de nouveaux films, ce qui ne fait pas grand sens sur un marché chamboulé et plein d’incertitudes, il a été décidé d’aider des films en cours de fabrication, arrêtés ou mis en difficulté par la crise sanitaire avec The Film After Tomorrow. Ce dispositif a lancé un appel à films en péril. Plus de 500 projets internationaux et quelque 45 projets suisses (la moitié de la production annuelle) ont répondu.

Vingt titres, dix internationaux, dix suisses, ont été sélectionnés en fonction de la qualité artistique, de la diversité géographique et des genres. Un critère, dit d’urgence, a parfois fait la différence, comme un tournage arrêté dont un des rôles principaux est tenu par un adolescent susceptible de muer et de grandir brusquement… «Il a vraiment été très difficile de ne choisir que dix projets, c’était un crève-cœur», dit Lili Hinstin. Vingt films, c’est une goutte d’eau dans l’océan mais c’est mieux que rien. C’est un geste pragmatique et symbolique.»

Enfants égarés

Figurent parmi les élus Lav Diaz, le Philippin qui aime les films fleuves, Pardo d’or en 2014 pour From What Is Before, Wang Bing, le documentariste chinois qui regarde la mort en face, Pardo d’or en 2017 pour Mrs. Fang, ou Lisandro Alonso, l’Argentin qui cherche des enfants égarés dans la pampa (Jauja). Du côté suisse, Ana Luif défend Les Histoires d’amour de Liv S., Pierre-François Sauter rêve de Far West et Elie Grappe courtise Olga

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Chaque participant au Film After Tomorrow présente son projet à travers une petite vidéo. Il est totalement libre de choisir les éléments qu’il veut partager. «On traverse une phase de grande fragilité, il n’est pas question de faire pression sur un cinéaste, ni de lui donner du travail supplémentaire, ni de l’exposer à l’industrie.» Un jury de six auteurs, réalisateurs et scénaristes, parmi lesquels Kelly Reichardt, Nadav Lapid ou Mohsen Makhmalbaf, jugeront les propositions. Les lauréats toucheront une aide financière.

Par ailleurs, les vingt élus du Film après demain ont été invités à choisir dans le catalogue des 72 éditions du Locarno Film Festival un film qu’ils aiment – trois films, en fait, pour être sûr de trouver une copie de qualité et pourvue de sous-titres anglais et français – l’allemand et l’italien sont plus rares… Lili Hinstin s’étonne de constater que sur 1400 titres, certains sont revenus à plusieurs reprises: Terre en transe, de Glauber Rocha, quatre fois, Le Septième Continent, de Michael Haneke, trois fois, Perfumed Nightmare, de Kidlat Tahimik, film très rare, deux fois. La directrice artistique ne les a pas tous vus. Elle se réjouit de découvrir E Nachtlang Füürland, de Clemens Klopfenstein, un réalisateur qu’elle aime énormément. Au gré de ce Journey in the Festival’s History, les jeunes générations peuvent découvrir des merveilles comme India Song, de Marguerite Duras, Allemagne année zéro, de Roberto Rossellini, Charles mort ou vif, d’Alain Tanner ou Stranger than Paradise, de Jim Jarmusch.

Les Pardi di Domani, qui présentent les courts métrages des apprentis cinéastes, Open Doors, qui se concentre cette année sur l’Indonésie, les Philippines et la Birmanie, et Through the Open Doors qui feuillette l’histoire d’une section consacrée aux découvertes lointaines, complètent l’édition coronavirale.

Projections secrètes

Locarno 2020 dure onze jours, comme d’habitude, propose 121 films dans six sections, sous la devise «1 web et 3 salles de cinéma». Solidaire et responsable, le festival entend aider les créateurs en difficulté mais aussi, à l’autre bout de la chaîne, les exploitants et les distributeurs. Une partie des recettes de la billetterie sera reversée aux salles qui programment du cinéma d’auteur. Un sponsor a acquis 12 000 tickets et les spectateurs online auront la possibilité de faire un don.

Forcés de se réinventer à cause de la crise sanitaire, les festivals vont-ils se transformer? Lili Hinstin en doute, «parce que les festivals sont l’aboutissement d’une réflexion et d’une histoire généralement pertinentes. Ils sont issus de la contribution de nombreuses personnes compétentes au fil du temps. Mais les festivals sont confrontés de façon frontale et brutale à la question du numérique. Tout le monde va mettre ses master class en ligne. Les films, c’est différent à cause des droits, c’est une question très complexe. Mais je ne crois pas que les festivals sont menacés. L’arrivée des CD, puis des plateformes d’écoute n’a jamais menacé les concerts, au contraire.»

Locarno 2020 a un dernier atout: une carte blanche à Lili Hinstin. Tous les soirs à 21 heures, au Rex, Mme la directrice artistique présente un film. On n’en sait pas plus, car il s’agit de «Secret Screenings», de projections secrètes. «J’aime bien l’idée d’être dans le noir, sans savoir ce qui va venir, sans qu’on puisse se dire «Ça, ça va me plaire…» On a la possibilité d’être surpris», se réjouit-elle. Une seule certitude, Le Fils du désert, de John Ford, le premier film pour lequel elle s’est passionnée, n’est pas au programme.


Locarno. Du 5 au 15 août. www.pardo.ch