1960-1979

A Locarno, le cinéma sera le genre humain

La Guerre froide, la décolonisation, la contestation, la contre-culture, la révolution sexuelle… Dans les années 1960, le vieil ordre social s’effondre. Le festival de cinéma tessinois se ressent des tumultes de l’époque et ressort grandi de la crise. Deuxième volet de notre plongée historique

Le Festival de Locarno fête cette année ses 70 ans, comme celui de Cannes, En quatre périodes, nous évoquons l’histoire de cette manifestation, l’une des plus importantes d’Europe dans son genre, qui réussit à rassembler tous les publics.

L'épisode précédent: Locarno, «un festival de liberté et d’autonomie intellectuelle»

Le 21 juillet 1960, la 13e édition du Festival de Locarno s’ouvre avec L’Homme au chapeau melon, de Karl Suter. Aujourd’hui oubliée, cette aimable parodie de film d’espionnage, dans laquelle Bruno Ganz fait sa première brève apparition à l’écran, étrenne une décennie de bouleversements sociopolitiques dont la manifestation tessinoise rendra l’écho – et ressentira profondément l’impact.

Locarno a le vent en poupe. La Fédération internationale des associations de producteurs de films (FIAPF) l’autorise à présenter des productions inédites, comme Venise, Cannes et Berlin. Pour se distinguer des prestigieux concurrents, le directeur artistique, Vinicio Beretta, cherche des idées originales: il imagine la rétrospective (la première édition de cette section toujours vivace est consacrée à King Vidor), déniche des œuvres fortes témoignant de l’état du monde et du septième art.

Au cours des années 1960, le festival va révéler et promouvoir le cinéma tchèque avec Milos Forman (L’As de pique, 1964) et Ivan Passer, le nouveau cinéma suisse, représentés par Soutter, Goretta et Alain Tanner (Léopard d’or en 1969 pour Charles mort ou vif), le free cinema anglais (Morgan, de Karel Reisz), le cinéma Novo (l’éblouissant Terre en transe, de Glauber Rocha) et encore les cinématographies orientales, l’Inde, le Japon, et des débutants prestigieux: Bertrand Blier, Paul Verhoeven, Lina Wertmüller

Propagande communiste

Mais la Guerre froide fait rage et Locarno est l’objet de pressions politiques. La Chambre suisse du cinéma recommande de ne pas programmer plus de quatre ou cinq films venus de l’Est. Le Filmpolitischen Pressedienst démontre que «le Festival mérite depuis 1954 d’être dénoncé comme une officine de propagande culturelle de l’Est».

En 1962, c’est la crise. Des exploitants zurichois menacent d’organiser à Zurich un festival à gros budget si Locarno s’obstine dans la voie communiste. Président de la Chambre suisse du cinéma et conseiller national libéral, le Vaudois Frédéric Fauquex estime, lui, que les films de l’Est montrés à Locarno «sont les plus propres et les plus moraux». Selon la loi fédérale sur le cinéma, qui entre en vigueur le 1er janvier 1963, Locarno peut obtenir une subvention; elle ne sera accordée que si les garanties politiques sont données…

Le festival privilégie les premières œuvres «d’un intérêt stylistique ou thématique particulier, présentant des éléments avant-gardistes ou expérimentaux». L’anticommunisme s’essouffle et le Jury des jeunes est créé – Renato Berta, apprenti mécanicien, et Luc Yersin, apprenti photographe, y siègent. «Le 18e Festival de Locarno a été avant tout celui de la jeunesse, ce qui est d’ailleurs devenu […] sa véritable raison d’être», estime la Gazette de Lausanne.

Chienlit et gauchisme

En 1966, Vinicio Beretta démissionne. Sandro Bianconi reprend la direction artistique, puis la partage avec Freddy Buache, directeur de la Cinémathèque suisse, pour quelques éditions chahutées. L’année 1968, révolutionnaire, n’épargne pas Locarno. Remplaçant la Voile d’or, le Léopard, emblème de la ville et cousin du lion vénitien, prête sa félinité aux trophées. La direction renonce aux projections en plein air dans le parc du Grand Hôtel, trop coûteuses, et déplace les dates du festival de l’été à l’automne.

Le 21 août, l’URSS envahit la Tchécoslovaquie. Le cinéaste Jiri Menzel, membre du Jury, refuse de juger les films en provenance des pays du Pacte de Varsovie. Le Jury démissionne et cède son mandat au Jury des jeunes. Le Kursaal est occupé dans une réplique des événements cannois de mai. La presse alémanique se déchaîne contre le gauchisme des directeurs.

Prôner la décomposition des structures bourgeoises est une noble vocation, mais le festival en pâtit. En 1969, les projections, confinées dans les salles, voient leur audience baisser, en dépit des prix de faveur destinés aux jeunes. La fièvre révolutionnaire remonte quand le distributeur de L’Etreinte, film érotique, veut réserver le Rex à quelques invités choisis. Cette discrimination provoque une manifestation rappelant le droit imprescriptible de toutes les classes à la pornographie. Le Blick accuse le festival de détériorer l’image du Tessin.

En 1970, alors que Buache présente La Momie, de Shadi Abdel Salam, le chef de la Section cinéma du Département fédéral de l’intérieur se penche «paternellement» vers lui, et lui souffle: «Ce film est nul. Nous nous en allons. Monsieur, lorsqu’on retient des bandes d’un niveau aussi bas, on ne doit pas prétendre vouloir diriger un festival.» Ecœurés, les directeurs démissionnent. «Le Festival de Locarno, dans les faits, n’est plus un festival du tout», stigmatise la Neue Zürcher Zeitung.

Lire aussi: Le coup de gueule de Freddy Buache à Locarno, en 1970

Après deux années où une commission de sélection gère la programmation, le festival se dote d’un nouveau directeur artistique en la personne de Moritz de Hadeln. Celui-ci a fondé en 1969 le Festival du film documentaire de Nyon et pilote en parallèle les deux rendez-vous. Pour Locarno, il vise les «nouvelles perspectives cinématographiques» plutôt que le «jeune cinéma mondial». Et pour la première fois le chef du Département fédéral de l’intérieur, Hans-Peter Tschudi, honore le festival de sa présence.

Le festival réintègre la saison touristique et investit la piazza Grande où sont projetés Andreï Roublev, de Tarkovski, après cinq ans d’interdiction, mais aussi American Graffiti, du jeune George Lucas

L’époque se dépolitise. Il n’y a plus que le sexe pour troubler les honnêtes gens. Les autorités religieuses demandent de renoncer à la projection des Contes immoraux, de Borowczyk. Le festival n’obtempère pas, mais prononce toutefois une interdiction aux moins de 18 ans. Et naturellement Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pasolini suscite une levée de boucliers. Une pétition est lancée par le Mouvement pour les droits de l’homme exigeant que le festival cesse de se prêter à des projections pornographiques. En 1978, De Hadeln démissionne – il ira diriger le Festival de Berlin. Jean-Pierre Brossard lui succède en attendant les années 1980.


Il signor Raimondo

Editeur et imprimeur locarnais, Raimondo Rezzonico a veillé des décennies durant sur les destinées du festival. Il a fini «presidentissime»

Le Prix Raimondo-Rezzonico du meilleur producteur indépendant est attribué cette année à Michel Merkt (Ma Vie de courgette). Avis aux jeunes générations: Raimondo Rezzonico n’est pas le nom d’un sponsor horloger, mais celui du président du Festival de Locarno entre 1981 et 2000. Un prophète en son pays, une légende.

Né en 1920, éditeur et imprimeur (c’est la famille Rezzonico qui a lancé l’hebdomadaire Il Caffè), Don Raimondo a vécu de l’intérieur 54 éditions du festival, gravi tous les échelons, de porteur de chaises à la fonction suprême.

Toujours tiré à quatre épingles (il a été le dernier à porter des guêtres), pas franchement cinéphile mais ouvertement convivial, ce notable affable avait l’élégance naturelle, le verbe fleuri, le contact charmant. Il a porté le festival à bout de bras pendant des décennies. En 1983, la manifestation est au bord de la faillite. Le seul à y croire encore, c’est lui. A force de ténacité, il hisse le rendez-vous tessinois sur la scène mondiale.

Voix de velours

Il est un hôte parfait – ne l’a-t-on pas vu chanter d’une voix de velours une romance tessinoise pour les beaux yeux de Ruth Dreifuss? Padre padrone à l’ancienne, il a l’œil à tout. Les collaborateurs de ce gestionnaire scrupuleux ne peuvent acheter une gomme sans le consulter et il peine à comprendre l’intérêt de placer une annonce dans Variety. Homme d’un autre temps, il invoque régulièrement la Madonna del Sasso pour éviter la pluie sur la Piazza.

Il est scandalisé de voir un collaborateur embrasser son compagnon: l’homosexualité était étrangère à son univers. D’une francophonie irréprochable, on l’a surpris une seule fois à commettre une erreur. Un jour à Cannes, avisant une épinglette locarnaise au revers du veston d’un journaliste, il s’était réjoui «Ah! Vous avez la pine du Léopard!» Il voulait dire «pin’s». L’autre ne l’a pas repris, il s’est contenté de dire «Ben ouais», non sans un rien de fatuité.

Il a vite cessé d’être le «Presidente», pour devenir le «Presidentissime». Quand le maire de Locarno se demandait si ce superlatif suffisait, évoquant un éventuel «presidentissississime», Raimondo Rezzonico souriait, secrètement flatté par l’ironie.

Il a pris sa retraite en 2000. En octobre 2001, il s’est présenté avec sa valise à l’hôpital de Locarno pour une intervention bénigne. Il n’en est pas ressorti. Sur une planète traumatisée par le 11-Septembre, dans une Suisse effarée par le grounding de Swissair, la disparition du grand petit homme est passée tristement inaperçue.


Sous de bonnes étoiles

Sur la piazza Grande, cœur palpitant du festival, le cinéma interagit avec le ciel et la nuit

Le 10 août 1982, jour de la San Lorenzo, La Nuit de San Lorenzo des frères Taviani est projetée sur la piazza Grande. Dans le haut de l’écran, les étoiles filantes de la fiction se confondent avec celles qui glissent au-dessus, sur le ciel tessinois. D’autres moments de grâce illuminent la mémoire festivalière. Dans Une Histoire de vent, de Joris Ivens, la magie déborde de l’écran: au milieu du désert, une chamanesse réveille le vent et alors, dans la nuit locarnaise, la pluie tombe après des mois de sécheresse…

Des chauves-souris affolées font de l’ombre aux volatiles en furie des Oiseaux d’Hitchcock. Et le 16 août 1991, au moment où la hache du bourreau s’abattit sur la nuque de Beatrice, convaincue de parricide, la foudre déchira le ciel avec une violence inouïe (Beatrice Cenci, de Riccardo Freda)! Des effets spéciaux de cette trempe, ce n’est pas chez ILM qu’on en trouve…

Cœur vivant du festival, la piazza Grande est un espace de tolérance, de liberté, de curiosité, de convivialité. Imaginée en 1971, cette cathédrale à ciel ouvert accueillait 1500 spectateurs à ses débuts. Le nombre a progressivement sextuplé, atteignant 9400 pour Sailor & Lula de David Lynch, avant l’introduction d’un numerus clausus de 6500, extensible à 7000, voire un peu plus…

Le cinéma n’a jamais connu plus belle salle. Son écran géant figure sur le nouveau billet de 20 francs. La piazza provoque l’étonnement et l’admiration jusqu’aux Amériques. Sandra Bullock n’en revient pas que «6500 personnes dans la rue, dans la nuit, dans une petite ville médiévale de Suisse regardent un film dans lequel je joue. It’s great.» John Waters apprécie: «Il n’y a pas une lumière allumée autour de la place. Ce serait impossible aux Etats-Unis, les gens voudraient être rétribués. Donnez-moi de l’argent et j’éteins la lumière! Hé! Hé!»

Sous la pluie aussi

Les pluies de mousson qui accablent le Tessin n’épargnent toutefois pas la piazza. Alors le film vit sa vie face à quelques milliers de chaises vides. Pourtant, certains poussent la passion jusqu’au refroidissement. On se souvient de deux uniques spectateurs planqués sous une pèlerine commune pour assister in extenso à Yi Yi, d’Edward Yang. Pour La Porte du Paradis, il n’en restait qu’un: le réalisateur, Michael Cimino en personne…

Le ciel au-dessus de Locarno n’a jamais été aussi profond ni fertile que lors de la projection des Ailes du désir, en 1987. Dix-huit ans après ce moment de grâce, Wim Wenders est revenu. Devant 7000 spectateurs aux anges, il a dévoilé son torse moulé dans la peau du léopard et confié que l’accouchement d’un film se déroule en trois phases: la réalisation, la projection sur un écran normal et, enfin, la projection sur l’écran de la piazza Grande.


Quelques prix marquants au palmarès

1960 Le Bel Antonio, de Mauro Bolognini (Voile d’or).

1961 Feux dans la plaine (Nobi), de Kon Ichikawa (Voile d’or); Quand nous étions petits enfants, d’Henry Brandt.

1964 L’As de pique, de Milos Forman (Voile d’or); Bande à part, de Jean-Luc Godard.

1965 Les Poings dans les poches (I Pugni in Tasca), de Marco Bellocchio; Le Mystère Koumiko, de Chris Marker; Niaye, d’Ousmane Sembène.

1966 La Guerre est finie, d’Alain ResnaisLes Sans-espoir, de Miklos Jancso.

1967 Terre en transe, de Glauber Rocha (Grand prix); Marat/Sade, de Peter Brook.

1968 I Visionari, de Maurizio Ponzi (Léopard d’or); Yellow Submarine, de George Dunning.

1969 Charles mort ou vif, d’Alain Tanner (Léopard d’or); Trois Tristes Tigres, de Raul Ruiz.

1970 Le Fou, de Claude Goretta.

1972 Bleak Moments, de Mike Leigh (Léopard d’or); Family Life, de Ken Loach.

1973 Illumination, de Krzysztof Zanussi (Léopard d’or); American Graffiti, de George Lucas.

1974 Tüzolto utca 25., d’Istvan Szabo (Léopard d’or); Céline et Julie vont en bateau, de Jacques Rivette.

1975 Wir Bergler in den Bergen sind eigentlich nicht schuld, daß wir da sind, de Fredi M. Murer.

1976 Le Grand Soir, de Francis Reusser (Léopard d’or).

1978 Baara, de Souleymane Cissé.

1979 Sürü, de Zeki Ökten (Léopard d’or).

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