Présentés à la presse le même jour, mercredi, La Vie ne me fait pas peur et Peau d'homme, cœur de bête ont immédiatement conquis le festival, au point de condamner d'avance les films qui allaient encore concourir jusqu'à samedi. C'est que leurs réalisatrices, respectivement Noémie Lvovsky et Hélène Angel, ont réussi, via la comédie pour l'une et le drame pour l'autre, des œuvres pleines, physiques sur la place à prendre dans le monde des adultes quand on est enfant, et fille de surcroît. Les deux films ont déjà leur distributeur pour la Suisse romande – La Vie… sort le 1er septembre et Peau d'homme… avant la fin de l'année – et dès que les rumeurs du palmarès se sont confirmées, samedi, nous avons organisé la rencontre des deux cinéastes au cœur du Grand Hôtel, entre la douche et la cérémonie de clôture. Noémie Lvovsky arrive la première. Hélène Angel savoure la nouvelle de son Léopard d'or en s'attardant dans son bain. «On était à l'école ensemble [à la Femis, Fondation européenne des métiers de l'image et du son à Paris], commence Noémie. Hélène était en section réalisation et moi en scénario. On passait beaucoup de temps ensemble. Mais sans projets communs.»

Le Temps: La Vie ne me fait pas peur est-il un film autobiographique?

Noémie Lvovsky: Je suis partie, en effet, d'éléments autobiographiques. J'ai demandé à une amie de nous interviewer, mes trois copines d'enfance et moi, séparément. Après décryptage, je me suis retrouvée avec quatre paquets de feuilles remplies et chacune de nous racontait les mêmes histoires de manière complètement différente. Sauf une chose qu'on racontait de la même façon et qu'on ne s'était jamais dite parce qu'on faisait un peu les cow-boys: c'est que la rencontre avec les trois autres avait, longtemps et profondément, changé notre vie. Et puis, le vrai élan a été ma rencontre avec Florence Seyvos, ma coscénariste. Si je n'avais conservé que des souvenirs, j'aurais versé dans la chronique gentille et nostalgique. Avec Florence, j'ai pu donner des bases et des ambitions au film. Une de ces ambitions était de raconter comment on peut grandir, vieillir et apparemment changer, alors qu'au fond on ne change pas.

Hélène Angel arrive, les cheveux encore mouillés: Je suis désolée. Je ne veux pas interrompre votre conversation.

Le Temps: Pas du tout: c'est votre soirée. Sans compter qu'il existe beaucoup de points communs entre vos deux films, même si le vôtre, Peau d'homme, cœur de bête, est un drame et celui de Noémie une comédie. Avez-vous vu le film de Noémie?

Hélène Angel: Je l'ai vu. Il est vraiment très très beau.

Noémie Lvovsky: C'est très gênant, je n'ai pas vu le tien.

Hélène Angel: Mais non. Je trouve ton nouveau film très beau: on y trouve des choses qui touchent beaucoup de filles, et même des garçons. Il y a quelque chose, comme dans mon film, de l'ordre du physique. Chez Noémie, ce sont beaucoup de séquences de danse, quasiment en transe, des séquences de rituels et de sorcellerie. Dans mon film, j'essaie de donner moi aussi quelque chose de l'ordre du corps, du physique. Ce que nous avons fait n'est pas du tout pareil, mais au moins ce ne sont pas des films éthérés.

Noémie Lvovsky: Mes comédiennes sont allées voir le film d'Hélène. Et, l'autre jour, en descendant un escalier du Grand Hôtel, j'aperçois Ingrid [Molinier] en larmes, complètement bouleversée. Je lui demande si quelque chose de grave est arrivé et elle me répond: «Pas du tout! J'ai vu le film d'Hélène Angel!» Magali [Woch] qui était tout près, m'a raconté que toi et moi, nous avions une manière commune de parler des parents.

– Pourquoi, l'une et l'autre, refusez-vous une narration à travers un seul personnage?

Noémie Lvovsky: – J'avais l'impression que la seule manière d'approcher les sentiments des quatre filles, c'était de procéder par collage, d'où cette forme en mosaïque, de durées et d'humeurs changeantes.

– Chez vous, Hélène Angel, la structure qui vient à l'esprit est celle d'un des plus beaux films du monde: La Nuit du chasseur, de Charles Laughton. Les enfants reprennent parfois leurs droits sur le drame en le fantasmant.

Hélène Angel: – Oh! lala! Je m'étais interdit toute référence à La Nuit du chasseur parce que c'est un film tellement énorme. Il y a des enfants et une présence meurtrière, c'est vrai, mais je ne voulais pas y penser. J'ai fait un film de l'enfance, sur l'enfance, qui parle des adultes, surtout des hommes, qui sont très présents.

– Vous introduisez une thématique plutôt rare dans le cinéma français: le traumatisme de la guerre d'Algérie.

Noémie Lvovsky: – Ça se passe pendant la guerre d'Algérie?

Hélène Angel: – Non, ça se passe maintenant. C'est très étrange: ce qui était un détail pour moi devient important et ceux qui voient le film m'en parlent. Ça ouvre une lecture politique à laquelle je n'avais pas réfléchi. C'est vrai qu'ils sont tous flics, militaires, etc., mais leur statut social devait avant tout servir le regard des enfants: les adultes sont des monstres.

– Vous racontez également toutes deux la difficulté d'être fille dans un monde où les codes sont contrôlés par les hommes.

Hélène Angel: – A toi, Noémie. (elle rit).

Noémie Lvovsky: – Non, parce que je vais dire des trucs de dingue! Il y a deux semaines, une phrase m'a échappé en interview. Un journaliste très bienveillant sur le film me demandait comment c'était d'être une femme et de faire un film. Dire «je m'en fous», c'est comme une position de principe pour moi, films d'hommes/films de femmes: je m'en fous. Or voilà ce qui m'a échappé pendant l'interview – je vous préviens, c'est très bizarre – je lui ai dit: «Je n'oublie jamais que je ne suis pas un homme!»